5. mars, 2018

Pages intimes (30)

M'est avis qu'il est dangereux et inapproprié, je le crains, de parler de "marteau" à une conférence de Carême, sous les voûtes de Notre Dame. Le marteau est un instrument très nécessaire -- pas ignoble en soi. Comme tous les instruments, toutefois, sa valeur dépend de la main qui l'emploie et de la fonction qu'il remplit  Si la main est sinistre, le travail est sinistre. De nos deux mains, l'une est sinistre ; une seule, à droite, est droite. La fonction du marteau est neutre et abstraite, il frappe, il modèle, il adapte, construit ou détruit, aplatit. L'iconoclaste ou le bourreau s'en sert, comme l'ouvrier, le bâtisseur, le sculpteur. Les colonnes, les pierres de Notre Dame ont sans doute retenti de coups de marteau, ou de maillet, frappes d'amour de maîtres d'oeuvre. Associer toutefois sans précaution ce travail d'architecture, de construction  avec les coups de la crucifixion, des coups de mort, m'apparaît une forme de provocation. Au Japon, et ailleurs, s'admire dans d'anciens temples un art du charpentier sans clous, sans fer, sans enfer, l'art d'assembler le bois, de le menuiser naturellement, par emboîtement -- tenons et mortaises, planches, poutres encastrées ; le clou est interdit ; le fer, l'enfer honni. Que frappe notre marteau ? Notre marteau sans maître, cette hérésie confuse de Boulez et de Char ?

Certes toute critique est facile, au regard de l'action, et faire une conférence, qui plus est de Carême, est un exercice difficile. Mon désir, par deux fois, de pousser un simple bouton, un tout petit bouton à ma disposition,  pour ne plus écouter, faire disparaître  cette parole qui me paraissait soudain impie fut,  probablement, partagé par plus d'un auditeur. A de certains moments, je m'attendais, je dois l'avouer, non sans honte, à entendre des sifflets, des huées qui eussent été, tout autant, inappropriés à Notre Dame. J'ai écouté jusqu'à la fin par devoir, par honnêteté, un peu par masochisme. Un sentiment de tristesse m'a alors envahi, non de désespoir, mais d'impuissance. Un sentiment de catastrophe. Ainsi, la dégénérescence va jusque là ! Aucun prêtre, aucun moine n'est-il plus à même de prendre hautement, fermement la parole, de dire ce qu'il faudrait dire, et d'urgence ? La décadence du christianisme, en tant qu'institution, est-elle vraiment consommée ? La religion d'une société, d'une civilisation est, en un mot, ce qui la lie, la relie, fait sa force,  sa valeur intime, intérieure, sa vertu profonde. Les autres grandes cultures religieuses du monde, le shintoïsme, le confucianisme, le bouddhisme, le judaïsme, l'hindouisme, la foi musulmane, d'autres encore, se portent bien, fort bien. De tous ces trésors de l'humanité, le plus dilapidé, délabré, le plus mal préservé est-il donc le christianisme ? Non qu'en son sein, des frères et sœurs remarquables ne soient partout à l'oeuvre, à la tâche jour et nuit, soit dans l'action pratique, les œuvres de secours,  soit  dans la prière, l'oraison, la méditation profonde -- sous mille formes.  Mais alors, pourquoi ce silence de Carême, en une occasion et en un lieu si solennels ?  N'est-ce pas le plus mauvais des signes, un signe de santé atteinte, une terrible preuve de manque de foi, de peu d'ardeur ? Il ne s'agit pas ici pour moi d'accabler un orateur. Par moments, dans sa jeunesse, son inexpérience, son aplomb d'intellectuel lancé dans le monde, victime de ce que la valeur, et plus encore de nos jours, "n'attend pas le nombre des années",  il donne l'impression, à la lettre, de ne pas savoir ce qu'il dit, du moins de ne pouvoir évaluer la portée négative, dévastatrice, de ce qu'il avance. Il donne le sentiment étrange, en ce lieu, de semer le doute, ou le scepticisme, de faire jaillir l'étincelle tragique de l'ironie, et même parfois de l'impiété, du moins de la désinvolture d'un temps, d'une société qui a perdu la flamme, le ressort secret. Le divin secret, oui c'est un drame,  est perdu.  Nous savons qu'une conférence n'est pas un prêche, nous le comprenons, nous ne l'entendons que trop. La conférence est, par excellence, un genre mondain. Le jeu avec et sur les mots, le ton et le style Sorbonne nouvelle, le détachement du savant, de l'homme du monde, du discoureur, l'assurance, la confiance inébranlable, au fond, il faut bien le dire, du cuistre de bonne volonté, la faible émotion, ces qualités relatives chez un simple conférencier, doivent-elles, de nos jours, en ces temps, dans l'urgence, se substituer à l'enthousiasme, l'ardeur, la ferveur, l'intensité et la qualité de foi, le don de persuasion du vrai prédicateur, qui met en garde et bouleverse les âmes ? qui tonne et admoneste ? sermonne ?  

Qu'est-ce donc que le Carême ? c'est un exercice de vie transformée, un encouragement à l'abstinence, une école de sobriété, une préparation à la montée au calvaire qui s'annonce, qui vient. C'est, au plus profond, l'attention à la vie, à la mort, au lien entre vie et mort, souffrance et joie, peine et exultation. D'abord, un respect dû à la nourriture ingérée,  un regard dirigé vers ce que l'on appelle, en français, la "viande", la vie animale, d'une certaine manière commune avec la nôtre. Parmi les diverses sortes de "vivres", la viande, blanche ou rouge, grasse ou maigre,  se distingue entre toutes. Je revois avec émotion le père Huang, les rares fois où nous dînions de cuisine française, au restaurant ou chez un particulier, mettre délicatement de côté sur son assiette, une grande partie de la viande qui lui était servie, en silence, sans rien dire. Les convives éclairés comprenaient, réfléchissaient, n'oubliaient pas. Je ne l'ai jamais oublié ; ce fut un début, un premier avertissement.  Plus tard, le Japon, d'autres expériences m'ont rendu végétarien. D'ailleurs, il ne s'agit pas de le devenir d'emblée, seulement de moins manger de viande, de penser à nos frères les animaux. De moins manger en général. Les Japonais, plus grecs que les Grecs, sont épicuriens ; les Chinois aussi. Par tradition, par habitude, ne pas remplir  totalement son estomac, sa panse. Et remarquez-le : pas de couteau sur les tables. Les Français, pour la plupart, parfois avec ostentation, outrecuidance, provocation, sont rabelaisiens ; je l'ai été, je ne le suis plus. Il importe seulement de ne pas faire mentir, ne pas trahir le mot "Carême", de savoir ce que l'on dit, ce que l'on croit. Ce n'est pas si difficile à conseiller, à propager, à pratiquer. La diététique est une branche non seulement de la médecine, mais de la philosophie ; de la religion plus encore. C'est une forme de respect et d'attention à la nature, à l'économie générale, aux efforts, à l'industrie des hommes, leurs finances, leur sécurité collective. Avec quelle insouciance, dit Goethe, les hommes consomment et gaspillent, sur leur table, les fruits du labeur, les soucis, les peines, les souffrances des producteurs !  Et puis, donner toute sa valeur, et sa saveur,  au mot Carême, n'est-ce pas montrer à la religion musulmane, et au bouddhisme, et au shintoïsme, à l'hindouisme que le jeûne est une tradition chrétienne, qu'ils ne sont pas seuls à jeûner ; que nous sommes tous solidaires, que nous ne mentons pas en prononçant ce mot beau et fort : Carême ! Quarante jours au désert, tenté par les démons ... Cette coutume sociale existe dans toutes les grandes civilisations, depuis les origines ; elle nous lie et relie en outre aux pauvres, aux victimes de la disette et de la faim. N'est-ce la plus belle éducation possible, une école nécessaire pour les enfants : l'apprentissage de la rareté, de la valeur du travail humain, de l'économie, au sens le plus essentiel, au sens perdu ?  L'économie, science de la famille, de la société, de  l'environnement, du milieu naturel et humain, science domestique, science de base, se doit d'être économe, quand les économistes ne le sont guère. Si les économistes ne sont plus économes, faut-il donc que les églises ne le soient pas non plus, et prodiguent le mot Carême, "temps de Carême", sans plus savoir ce qu'elles prononcent , ni ce qu'elles font  ?