3. mars, 2018

Pages intimes (29)

Mon comportement dans une bibliothèque est celui d'une abeille. Je vole deci delà, je butine, je mets de côté quelques grains de pollen ; je prépare, je confectionne mon miel. La plupart des livres, ces temps, me tombent des mains. Je les ouvre, quelques lignes entr'aperçues suffisent à décider s'ils méritent d'être lus. Il est possible de se tromper, je le reconnais, mais avec l'expérience acquise, c'est assez rare. Je revois avec émotion le visage du père Huang, son œil, ses sourcils froncés, en train de lire. Il tenait le livre ou le journal à distance, avec une sorte de suspicion, de méfiance, de lassitude. Devant moi il avait soupiré : "J'en ai lu, des livres ... !". C'était pour moi une évidence et je ne comprenais pas très bien ce qu'il désirait me dire, me communiquer.  Je ne l'entends qu'à présent, très tard. Un livre vaut-il la peine, le temps qu'il va me prendre ? telle est la première question. Peu de livres valent cette peine, ce temps. Les livres "sources" sont rares. Wagner dresse une liste d'ouvrages à destination de son fils, Siegfried, Cocteau fait de même pour son fils adoptif, Edouard Dermit. Dans les deux cas, seulement de grands classiques. Il y a quelques jours, d'une traite, sans l'avoir voulu, j'ai relu le premier acte d'Hamlet ; en anglais, car aucune bonne traduction n'est possible. La vie saignante, la vie poétique et terrible, dans toute sa force : Shakespeare est la meilleure des écoles. Chez lui, un mot cru, les pires bassesses gardent quelque chose de mystérieux et de noble. Il est réaliste sans être vulgaire, là où  le monde contemporain est réaliste, vulgaire, bas et grossier. Il existe quantité de mots, ou périphrases pour désigner une fille de joie, une ribaude. Les contemporains n'ont retenu qu'un mot, le plus pauvre, le plus violent. Ils le ressassent comme des malades, sans instruction. Il en est de même pour les excréments, les déjections. Ce pauvre monde contemporain a besoin d'une psychanalyse, d'une analyse de l'âme, d'une purgation, du bain quotidien, de l'eau du baptême quotidien, à la japonaise. Les souillures plaisent à ce pauvre monde. Shakespeare est propre et digne, noble, sans être idéaliste. Y parvenir est une gageure. Y sont parvenus, ont atteint cette cime tous les classiques, Eschyle, Cervantès. Il peut être avancé que c'est la définition même du classicisme, et son signe, son témoignage, sa preuve, ses lettres de noblesse. 

Ouvrant l'autre jour, au hasard, un ouvrage de René Girard, je le ferme vite en emportant ce grain de pollen : " Le désir mimétique, lorsqu'il n'est pas satisfait, provoque des haines inexpiables." Je n'avais nul besoin d'en lire davantage. Le désir mimétique est l'idée majeure de ce philosophe. Le désir simiesque. chanté, renforcé, exalté par la démocratie au zénith, l'archi-démocratie qui se caricature elle-même, car, je le redis, je le confirme,  je ne suis en rien hostile à la démocratie véritable, digne de ce nom.  Ce que l'un a pu faire, tous, en droit, doivent le faire, tous doivent en jouir. Cet esprit de fausse unification contredit l'idée de personne, de personnalité, mais qu'importe. Chacun rêve d'égaler son voisin, son frère.  Caïn envie son frère, qui reçoit les faveurs de Dieu, la préférence injuste du Père.  Les haines sont inexpiables. L'Asie, il est vrai, il faut en convenir, mon Asie adorée, mon Asie chérie a envié l'Occident et maintenant; c'est celui-ci, à son tour, qui est jaloux d'elle. La haine est inexpiable quand elle ne peut trouver le repos, la satisfaction, sa nourriture.

Combien j'ai ressenti cette haine inexpiable pour la singularité du voyageur, du fils prodigue, parti longtemps en terres inconnues ; disparu, évanoui, oublié, tenu pour mort. Et les brimades, les punitions, la vengeance qui lui échoient au retour, quand il ressuscite. Seul le Père généreux et compatissant le reçoit avec une infinie miséricorde. Car il revient blessé, fatigué, las de tout, bouleversé par son périple. "Les yeux riches, la bourse plate, vide",  ainsi le dit merveilleusement un personnage de Shakespeare. J'ai le souvenir d'une exilée comme moi à Tokyo -- et notre exil n'en était alors qu'à ses débuts, deux ou trois ans -- qui m'avait confié sa peine, à l'un de ses retours. Elle avait été surprise  et attristée de trouver sa famille devant la télévision, la regardant à peine, ne lui posant pas de questions. Une attitude finalement très logique. "Tu as voyagé, nous voyageons grâce à notre télévision, la vision à distance." Et de toute façon il est impossible de décrire, d'expliquer quoi que ce soit. Ce que l'on a vu, éprouvé est de l'ordre de l'inénarrable, de l'inconcevable, de l'impensable. Cette mince anecdote vaut maintenant, par extrapolation, pour l'humanité entière. Chaque culture particulière, incapable de satisfaire le désir mimétique, et mécontente de l'état des choses du monde contemporain, se replie sur ses bases, ses sources, ses origines, son classicisme. Son fondement ancien. C'est ce que l'on appelle, avec ces mots forts, énormes, assénés, martelés, qui servent de pensée et privent de réflexion : le fondamentalisme. 

En ai-je entendu sur le Japon et la Chine, de piques, de traits d'envie : "Le Japon, c'est fini ! le Japon, et alors ? Le Japon ? retournez-y ! Le Japon ? je vous l'explique, voilà ce que vous avez vu, ou auriez dû voir." J'ai mis un certain temps à admettre, car cette hypothèse heurtait l'estime que je conservais pour beaucoup de mes interlocuteurs, que l'envie, qu'une haine inexpiable était à l'oeuvre. Je désirais préserver, en eux et en moi,  l'idée et le sentiment d'une certaine noblesse humaine. Mais à la longue, voyant les nombreux voyageurs, les touristes, les experts, les professeurs, se targuer de leurs voyages, de leurs conférences, leurs expériences, leurs écrits : "Je reviens de Tokyo, je reviens de Shanghaï, j'ai passé deux semaines à Bangkok", j'ai compris, enfin, l'ostracisme que l'exilé absolu subit, le traitement qui est son destin : une haine inexpiable. Il est sorti du lot ordinaire, du champ courant des expériences. Il s'est arraché au monde, il lui a échappé. "Échapper au monde" : mots, idée de Shakespeare. Et d'ailleurs, l'homme exceptionnel, le saint, le génie, le grand artiste, le lépreux, celui qui boite comme le poète, le philosophe, tous subissent ce traitement d'exclusion, de suppression. Vous êtes allé en ce lieu vingt ans, vous voilà revenu, vous n'êtes pas mort, par chance, et vous faites face à quelqu'un qui meurt d'envie d'y aller ne serait-ce que vingt jours, qui probablement, en toute une vie, n'y parviendra pas. Ce fait patent déclenche une haine inexpiable.

A cela, la démocratie intégrale, ou plutôt le populisme vulgaire, élabore, concocte  une réponse qui n'est pas sans valeur : "Nous sommes tous des îles uniques et singulières. Vous ne saurez jamais ce que je vis, ce que je pense ! vous ne serez jamais ce que je suis ! et je  suis très différent de vous ! il n'y a pas d'élite, pas de hiérarchie, pas de différences !"

Oui, il n'y a pas de différence, au sein de la différence.Je suis d'accord avec vous, oui, je l'admets. Cette contradiction, cette tautologie rassurante veut tout dire. Les intellectuels sont bien placés pour le savoir, ils l'ont dit autrefois, ils doivent, devraient le dire, le redire. Ils se sont suicidés en tant qu'intellectuels, ils se sont déconsidérés eux-mêmes, à force de trop parler, de trop écrire ; de s'abaisser, se rabaisser. "Un homme qui les vaut tous, et qui vaut n'importe qui". Oui, c'est vrai ; en un sens c'est bien vrai. Et dans la différence ... 

Seul l'amour infini, et le pardon infini, la compassion, la compatissance, la miséricorde peuvent mettre un terme aux haines inexpiables. Pour vaincre la haine inexpiable, seules conviennent la force d'âme, la grandeur d'âme. Seule y mettra un point final, peut-être à la fin des temps, la qualité d'âme.