1. mars, 2018

Pages intimes (28)

Parmi les énigmes qui hantent, ou tourmentent ce monde, et qui m'obsèdent, figure en bonne place  la signification de cette phrase japonaise : "Mukou no hito wa doobutsu desu " 向こうの人は動物です. "Les gens de là-bas sont des animaux." J'étais le seul étranger, à Kyoto, je m'en souviens comme si c'était hier, dans un petit groupe réuni par une amie pianiste. Elle avait invité un jeune homme distingué, de bonne famille qui ne m'était nullement antipathique. Je ne savais de lui qu'une chose, c'est qu'il avait étudié aux États-Unis et qu'il était, ou se disait compositeur. Et soudain, au détour de la conversation, ces mots étaient sortis, spontanément, de sa bouche. Je n'avais manifesté aucune émotion particulière, aucune surprise ; ni les personnes présentes. Celles-ci me manifestaient leur amitié, je sentais de leur part une affection, une onde chaude, et même une estime, je me conduisais en japonais, j'étais intégré au groupe, pourtant composé d'inconnus, en dehors de cette amie et de son mari. Cependant, je réfléchissais en hâte intérieurement aux fautes que j'avais pu commettre. Pour dire la vérité, j'étais arrivé en retard à cette petite réunion d'accueil, plus ou moins organisée en mon honneur. Mais j'avais une bonne excuse, je venais de rencontrer le professeur Umehara Takeshi. Il avait accepté de me voir, malgré sa fatigue, après une conférence qu'il venait de donner ce dimanche  sur le moine bouddhiste Kukaï, nom qui signifie avec majesté  le "vide de la mer." 

Le beau-père de cette amie pianiste avait fortement douté que cet auteur si connu, personnage important du monde intellectuel japonais, acceptât de me rencontrer. Je lui avais téléphoné au dernier moment, mais il connaissait mon nom. Il faut dire que j'avais totalement improvisé, à la française, mon séjour à Kyoto. Cette amie pianiste que j'avais vue et entendue à Tokyo une seule fois, lors de son concert, m'avait proposé de venir la voir à Kyoto où elle résidait, utilisant une formule de politesse (uchini asobinikite kudasai 家に遊びに来てください) qui ne signifiait nullement que je devais la prendre au mot et mettre à exécution ce projet, tout au contraire. Au téléphone, j'avais ressenti que ma visite n'était pas appropriée, et pourtant elle ne l'avait pas refusée. Elle était venue m'accueillir à la gare avec son mari et son tout jeune enfant. Elle vivait chez ses beaux-parents, elle dépendait d'eux, c'était certainement ce fait qui, en partie, la gênait. Je pourrais, devrais écrire toute une petite nouvelle sur cette visite. Il s'est passé tant de choses ces deux jours-là. Tout est gravé dans ma mémoire. A peine arrivé, je m'étais mis au piano. Je me rappelle qu'il faisait nuit, il était tard, peut-être que je n'aurais pas dû le faire. Je jouai le Prélude de Bach n°14 en fa dièse mineur du Clavecin bien tempéré, deuxième cahier. Oui, je me souviens de tout, très exactement. Cette famille m'avait hébergé très aimablement, avec une grande hospitalité, dans une petite chambre annexe, séparée de la demeure principale. Il s'y trouvait un piano à queue, le second de la maison, des livres sur l'art, des enregistrements de musique classique, dont celui de tous les  Préludes et fugues de Bach par Richter, je m'en souviens très bien ; c'est comme hier. Malgré mes gaffes, mes impolitesses, mon manque de tact, on m'avait accueilli royalement, m'épargnant la froideur et le coût d'un hôtel. Umehara Takeshi, de plus, m'avait invité à dîner, ce qu'il n'était nullement tenu de faire. En dépit de l'insuffisance de mon japonais, la conversation lui avait plu, ou bien il avait tout fait pour me le laisser croire; Je lui avait parlé de l'Egypte, civilisation dont je ne suis pas spécialiste, dont je ne sais rien d'autre que ce que tout le monde sait. J'avais compris aussi que le beau-père de mon amie, et les jeunes amis de celle-ci, dont le compositeur, pouvaient très bien être quelque peu vexés de me voir reçu par un auteur brillant, aussi célèbre au Japon, pour donner une idée de sa réputation, que l'était en son temps Sartre à Paris. Quelqu'un pour lequel ils auraient tout fait afin d''avoir, eux-mêmes, l'honneur de partager un repas ; honneur dont moi, l'étranger peu poli, avait joui.

Et puis peu importe ces longues explications. Le compositeur parlait des États-Unis, il est possible qu'il n'eût encore jamais mis le pied en Europe. Cependant, je devinais vaguement que le petit  groupe avait pu, avant mon arrivée tardive -- assez en retard pour un pays où l'heure est très respectée --, gloser sur moi, sur mes impolitesses répétées. Pour justifier sa phrase, ce dont avait dû faire allusion le compositeur, j'en ai oublié le détail, ce devait être les habituelles plaintes et plaisanteries sur le manque d'hygiène à l'étranger, les chaussures conservées dans les appartements, des barbaries de ce genre. 

Si je n'ai jamais oublié cette phrase, c'est qu'elle était, proférée en ma présence, véritablement inoubliable, et que d'autre part, j'abordais le deuxième versant de mon séjour, durant lequel je devais, comme il est normal et logique, devenir de plus en plus critique sur le pays qui m'accueillait. Et-très bien. Un accueil royal, un traitement princier.  Et maintenant, je repense à ces anciens souvenirs parce que ma vision est devenue très compliquée. Il est très difficile, presque impossible d'expliquer ma vision des choses, de la partager avec qui n'aura pas fait mes expériences, ou des expériences approchantes. Je me demande maintenant en quoi cette phrase était, est toujours justifiée. Toute jeune Japonaise, ou Chinoise,  fraîchement  arrivée, poussée ou rabrouée dans le métro, par un bon et innocent "démocrate" comprendra, en un éclair, ce que je veux dire. Elle n'aura pas riposté, n'aura rien dit, rien objecté, ce qui, pour le bon "démocrate", apparaîtra comme une incapacité de plus, une passivité qui sera une excuse de son acte. Car non seulement la coordination est ignorée, mais l'incoordination est reine, et s'attend à être honorée, estimée, admirée, si incongrue et sans valeur, ou de peu de valeur, qu'elle fusse. N'ai-je pas moi-même été considéré, dans les transports, comme un homme ivre, prêt de tomber comme un judoka, sans caractère, sans ossature, sans système nerveux adéquat à la digne constitution de ce monde, bref comme un mollusque, un invertébré, un poulpe ? une chiffe molle. J'ai même entendu que les Japonais étaient des pleutres ; et donc que moi aussi.  

J'ai l'impression de vivre dans un monde absurde, où les personnes de cultures très étrangères sont des "animaux", les unes pour les autres, ce qui, le lecteur compatissant et compréhensif me concédera ce point, est assez grave et plutôt dramatique.

C'est un étudiant iranien qui, un jour, me fit remarquer que la démocratie pratiquée et prônée par ici lui semblait étrange, et au fond malhonnête. D'ailleurs, il ne serait pas inutile de réfléchir sur le fait que, déjà, les Mèdes ou les Perses se moquaient des Grecs et les méprisaient, parce qu'ils n'avaient pas l'usage de vivre dans leurs demeures sur des tapis, en mules ou en pantoufles, mollement et gracieusement penchés, pliés, appuyés du buste ou de l'épaule sur des coussins. Et je n'ai jamais oublié cet exemple d'un étudiant de la grande université Keïo, arrivé à Paris pour des recherches sur la révolution française, et vite reparti six mois plus tard, abrégeant son séjour.

D'un autre côté, la plupart des Occidentaux ont retenu l'image, à leurs yeux scandaleuse, des employés du métro de Tokyo qui poussent les voyageurs pour pouvoir refermer les portes à l'heure de pointe. Deux conceptions distinctes de la personnalité, de l’individualité dans ses relations au groupe, à la société, à la nature, à l'univers. Deux organisations distinctes des perceptions et de leur centre de coordination, de leur principe d'unification. Langage obligatoire, ou éclair mystique d'union par les yeux, en silence, ou à demi-mots, avec un inconnu.  Fermeture à l'intérieur de la cuirasse, l'armure de la personnalité, clôture de l'ego ; ou onde psychique, immatérielle et libératrice, de compréhension et de communication instantanées.

En tous cas, mystère et conflits. L'ethno-psychologie est la clef de notre temps.