26. févr., 2018

Pages intimes (27)

Husserl s'exclama, peu avant la deuxième guerre mondiale, que la philosophie, comme science rigoureuse, était un rêve terminé : "Ce rêve a été rêvé !". La répétition en allemand est de lui, répétition de poète. de poète redevenu enfant, au soir de la vie  ; le traducteur ne la respecte pas : "le rêve est fini" écrit-il, platement, en français.

Il faut reconnaître, tout au contraire,  que le rêve a continué en Occident. Ce rêve est tenace. Il a été repris à la faveur du formidable essor des sciences humaines, après la guerre. Dans un premier temps, l'existentialisme, athée ou chrétien, soignait, pansait, apaisait des souffrances encore fraîches. L'humanité oublie vite. elle tient à effacer, refouler les mauvaises expériences au plus vite. Les morts sont loin, la vie continue. Il résulte de ce long processus, qu'il faut espérer ne pas être un sinistre "entre deux guerres", un de plus -- que le monde se découvre maintenant comme dénué de philosophie, comme sans philosophie. Qu'à cela ne tienne ! L'opinion publique, les idées remuées, brassées incessamment dans l'air du temps, les journaux et revues, les cervelles humaines sont fertiles. A ce vide, à ce manque cruel, le "transhumanisme" remédie. Nouveau prêt-à-porter ; philosophie de notre temps, disposée  à nous prêter ses services. L'inventivité n'a pas de bornes. Or c'est une philosophie qui se veut, une fois de plus rigoureuse, d'une rigueur imparable. Une fois encore, les sciences, les techniques, l'armée des savants, des chercheurs, des docteurs, des doctes, les collecteurs de données, les collectionneurs de savoirs, nous imposent leurs lois ; et très probablement, une fois encore, nous traînent tout droit vers l'abîme. Les regrets, les remords tardifs de Husserl sont oubliés. Le rêve continue et se porte bien, hélas !

La philosophie, en tant que songe véritable, soeur de la religion, religion elle-même, est insaisissable, peu exprimable, informulable. Si loin que je remonte, dès l'enfance, elle me fit vivre. Vivre et mourir, aimer, rêver, m'exalter, me dissoudre. Je tenais à nouveau dans mes mains, hier dimanche, le discours prononcé par Merleau-Ponty lors de son intronisation au Collège de France : Eloge de la phllosophie. Avec et après La recherche de la vérité de Malebranche, ce texte est à l'origine de ma vocation. Plus tard, j'ai cédé aux démons de la politique. La guerre du Vietnam m'entraîna à me marier, un court instant, avec une Eurasienne née à Saïgon. Mariage théâtral, littéraire, que conte mon quatrième roman : La mort tisse. Le Vietnam m'entraîna en Chine. La Chine m'entraîna au Japon. Je Japon m'entraîna en Thaïlande, aux Indes, au Népal. C'était le chemin du retour. Paris me ramène à la philosophie. Tous les fils de la vie me relient à elle. On ne peut lui échapper. Même le pape Paul VI, dont on parle peu, qui n'a pas été canonisé,  se rattache et mène à la philosophie. Ami du philosophe Jean Guitton, il reste, pour l'éternité, une énigme : l'énigmatique philosophe, au visage de crucifié.

Hier soir, le prêtre de l'émission "un prêtre vous répond" est tout près de se disputer avec une auditrice, sur la question de la réincarnation. L'auditrice tient à vivre de nombreuses vies pour se perfectionner, se parfaire. Le prêtre soutient que nous n'en avons qu'une. Or c'est lui qui a raison. L"esprit oriental ne dit-il pas qu'obtenir la chance d'une incarnation humaine est un moment unique à saisir ? S'il existe un cycle des réincarnations, c'est l'occasion, ou jamais, d'y mettre fin. La réincarnation existe, comme le dit l'auditrice ; la réincarnation n'existe pas, comme le dit le prêtre. Les deux, à leur manière, sont dans le vrai. C'est peut-être seulement une question de palier, de degré, d'échelle, de proportions. Cocteau énonce que nous avons "de l'âme", plus qu'une âme. Le moucheron, l'abeille, comme nous-mêmes, a "de l'âme ". Nous participons tous, de près ou de loin, à l'âme universelle. Là encore, l'un et l'autre versant de la montagne ne dit-il pas le vrai ? Nous sommes animés, dotés d'une âme, certes bien supérieure à celle du moucheron ou de l'abeille. Ce qui révolte ou effraie, dans la réincarnation, ce n'est que l'idée invraisemblable qu'un homme est emprisonné, mutilé, déformé, déguisé sous une forme animale. C'est l'un des visages de l'enfer, où l'imagination orientale, à destination du peuple crédule,  fait merveille et se déchaîne, quand celle du christianisme, à présent, est pauvre. Il existe dans le bouddhisme des "enfers froids". Le lecteur le verra à loisir dans La philosophie japonaise des enfers d''Umehara Takeshi, traduite par Yuhara Kanoko et moi. Ce que nous exprimâmes et vécûmes, par cette traduction, sous ce travail, ce fut notre propre enfer, elle et moi. Ce livre ne fut pas choisi par hasard :  toute ma vie a un sens, j'en suis surpris et comme effrayé.  Il en est ainsi de chacun de nous. L'unique différence est que chez certains, ce sens est très clair, chez d'autres peu clair, confus, ou très obscur.

Je tiens que chez les exilés la signification de l'existence est beaucoup plus claire, plus puissante. L'exil est un signe. Le signe évident d'une sorte de réincarnation en marche, en fonctionnement. C'est à la fois une grande épreuve et un grand privilège de partir sur les chemins de l'exil. Et c'est en revanche un grand désavantage d'être trop fixé en terre, trop stable ; c'est en soi une véritable malchance d'être indéracinable. Or, en ce moment, plus que jamais, l'humanité se met en mouvement. L'une des filles de mon ami japonais, Ishitsuka Shoji, est polonaise et française par sa mère ; elle croise soudain un garçon de Suède, rencontré à Pékin ou au Canada ... Tous les fils se mêlent, se brouillent.

Tel est maintenant le monde. Ce n'est pas d'un transhumanisme dont il a besoin. C'est d'un pan-humanisme. Un humanisme général. Un pan-humanisme branché sur le divin, connecté de quelque manière sur ce qui, en l'homme et hors de l'homme, le dépasse, le transporte et l'élève au-delà de lui-même.