24. févr., 2018

Pages intimes (26)

Le luxe d'informations et d'images qui nous entoure et s'impose à nous malgré nous, n'est qu'une docte ignorance. Il existe un art de s'en protéger. Alors vient la sainte ignorance, la naïve ignorance, anticipation du paradis dès cette terre. Il n'est pas bon, pas sain pour l'homme de trop savoir et de trop voir. C'est une voie de perdition. Un arbre n'exhibe pas l'enchevêtrement de ses racines, mais le plus beau de lui-même, ses feuilles, ses fleurs, ses fruits. Le monde, c'est un grand malheur, a pris le chemin de tout dévoiler, de tout montrer au grand jour. Le squelette, les intestins, les rouages internes ont pris plus d'importance et de place que le visage et son sourire. Grimaces et sourires se sont vus accordés la même valeur. Entre l'exécrable, le médiocre et le sublime, une confusion a été instaurée et prônée. C'est au fond la fonction essentielle des journaux, des revues et des bavardages généralisés, du grand tintamarre qui rend malheureux et même malade celui qui n'a pas la force et l'art de lutter pour s'en défaire.

Dans ses écrits tardifs, je découvre que Victor Hugo, pour qui sait encore lire, a tout dit. Il s'est élevé  au-dessus des oppositions apparentes; Il a voyagé aux Indes grâce à son cerveau puissant et à ses expériences multiples et amères. L'exil à Jersey n'a pas été vain.  C'est lui qui a proclamé : "L'exil, c'est la vie." Marier la cité céleste à la cité terrestre, et même aller jusqu'à identifier l'une à l'autre, tel est le fruit à la fois savoureux et amer du petit nombre des  grands sages de tous les temps, de toutes les cultures. Religions et religion ! L'une unitive, les autres compétitives. C'est le thème que brode sous mille formes, mille variantes, les vers de Toute la lyre qu'il n'a pas eu le temps d'introduire dans ce vaste poème intitulé Dieu et que j'aimerais rebaptiser Dao. Personne ne peut aller plus loin. Orient et Occident s'y réconcilient.  Ces vers des années 1874, 1875, et plus tard, ces pensées tardives, fruits d'une longue maturation,  sont pour moi un havre de repos et de joie. Je ne m'y sens plus seul, si jamais je l'ai été. Les grands morts sont plus réconfortants que les vivants. Ils nous régénèrent. Leur énergie est immense. Ils sont plus vifs que les vivants et  ce sont ces derniers, qui croient nous impressionner par leur vitalité futile, qui sont morts, qui jouent le rôle vain des trépassés. Quelle énergie dans cette deuxième sonate du jeune Beethoven, op 2 n°2, si peu jouée, si inconnue, dont je croyais jusqu'à ce dernier merdredi, le premier mouvement ingrat, alors qu'il exprime toute la fougue et les souffrances du Christ de l'art, ce musicien acharné, sourd, célibataire, en chemin de la révolte au nirvana. J'ai presque honte des grâces qui me sont données. J'aimerais les partager, les transmettre, les communiquer, mais qui peut changer, modifier  le monde entier, qui tourne en rond dans ses malheurs ; qui peut sauver toutes les âmes en peine ? Le soignant panse les plaies que d'autres instantanément rouvrent. L'indignation des journaux cache une sorte de délectation du mal : d'un côté dénoncer, se plaindre, tempêter ; de l'autre exciter, susciter, faire naître les envies, les conflits. Chacun s'enferme dans sa culture, sa petite culture, aux dépens de toutes les autres. L'islam, la Chine, l'extérieur, l'étranger, voici  la racine de tous les maux : autrui, le prochain. Surtout pas soi. "J'accuse" au lieu de "je m'accuse".  Surtout ne pas se regarder dans le miroir. Ne pas prendre  conscience des limites de sa culture, de son langage, de sa raison, sa raison  ratiocinante, de sa prison. Surtout ne pas chanter, ne pas trop rêver. Fuir surtout l'émotivité, la fragilité, la sentimentalité. En 1919 ou 1920, dans une lettre, Romain Rolland explique que la génération nouvelle, du moins une large partie d'entre elle, a pris pour divise latine : "Malheur aux vaincus !" Il ajoute : "Qu'ils prennent garde à ce que cette devise ne se retourne contre eux !" Personne ne s'écarte  sans dangers de la philosophie, de la synthèse, de la religion bien comprise. Personne ne peut vivre, et mourir,  sans une large compréhension. Celle-ci ne se forge pas à la lecture des journaux, à l'écoute des radios.

Depuis mon retour, pour connaître l"état du pays de ma naissance, tenter de rattraper tout ce que ma longue absence m'a fait manquer, j'ai écouté successivement : radio Bfm, car je voulais me distraire et rattraper mon retard sur l'économie et les finances, qui sont loin d'être mes spécialités ; puis radio Orient et la radio juive, si proches sur les ondes courtes, tout proches, qui me rappellent plus que d'autres le Japon -- radio Orient m'émerveille par sa musique populaire qui a conservé  la veine classique, où se sent la proximité de Verdi, un parfum de Sicile ; radio Shalom me plaît par l'émotivité de ses commentaires ; puis radio Notre Dame, où certains sont mes frères et mes soeurs, d'autres d'inattendus étrangers ; puis France inter, le pouls du pays ordinaire, le pouls et la voix étatiques, laïcisme tantôt odieux, tantôt plus chrétien que les chrétiens. 

Finalement, je me retrouve seul.  Mais avec Hugo, Beethoven, et beaucoup d'autres.