22. févr., 2018

Pages intimes (25)

Je repense à cette lettre, je continue à réfléchir. L'Occident, c'est l'action, l'action, l'action. Tel est pour Romain Rolland, pour beaucoup d'autres, le génie, ou l'un des génies de l'Europe. Souvent un mauvais génie. L'intervention politico-militaire. En quelques années : Iraq, Libye, Syrie. Hier le Vietnam. Demain la Corée. Tant d'autres cas. Obliger des populations à être libres, qu'elles le veuillent ou non, libres à "notre manière". Libres d'une certaine manière. Qu'est-ce que la liberté ? comment la définir ? Sauf à être complètement dans les fers, la liberté des membres, ou l'impossibilité de se déplacer est toute relative. Liberté politique s'entend. La liberté de mouvement du malade, du vieillard est tout autre chose. On pourra objecter, aux Indes, le rôle des Anglais pour faire cesser l'autodafé des veuves, ou réformer le système des castes. L'Inde n'en est pas devenue pour autant protestante, chrétienne ; ni occidentalisée d'aucune façon.  Pas davantage la Chine. Alain Daniélou qui vécut vingt ans à Bénarès, explique que le système des castes est plus profond qu'il ne semble. Et qu'il existe en Occident, partout, pour peu qu'on y réfléchisse, un système caché des castes.

Comment oser être hostile aux droits de l'homme ? Les droits de tous les hommes, assurément, sont divins. Mais alors, ce mot "droit", ce mot juridique, n'est-il pas trop étroit ? cette réalité juridique n'est-elle pas limitée, insuffisante et même impuissante à dire ce qu'elle voudrait dire ?  Ne fait-elle pas semblant de signifier quelque chose qui la dépasse ? ne doit-elle pas être complétée et approfondie ? C'est-à-dire que jamais l'action politique et sociale, le combat étroit en ces domaines, ne mènera, contre toutes apparences, à la vraie liberté. Elle n'aiguillera que vers d'autres plaintes, d'autres revendications, d'autres ressentiments, tout un embarras d'insatisfactions sans fin.

La voie encombrée des informations historiques et socio-politiques n'est pas celle de la compréhension profonde. Les doctes nous informent. Ils savent, ils professent. L'homme véritablement cultivé comprend et pardonne. Le carême a commencé. Il est loin d'être à la hauteur d'un ramadan chrétien. Il est plein d'indulgences, de douceurs, de mondanisme. Les prêcheurs se gardent de tonner en chaire. Pendant ce temps, la haine monte. Les animosités, les acrimonies. Il ne peut plaire aux diverses catégories de docteurs de la loi de mettre en avant émotions, sentiments et lyrisme. L'amour divin, non l'amour humain. Et même : "éros divin" ai-je trouvé sous la plume hardie d'un saint orthodoxe. Notre monde est avare de lyrisme divin. Avare de points d'exclamation ! Il préfère le mélodramatique, le sentiment piètre et piteux de la vulgarité. Thérêse d'Avila s'exclame. Tous les saints sont transportés, survoltés, exaltés. Les vrais poètes s'exclament. Le souffle de Hugo dans Toute la lyre, dans Dieu, dans La fin de Satan est truffé, nourri de points d'exclamations. Les grands musiciens, les grands peintres, les grands écrivains du passé sont des extasiés.  Qui n'aspire à la joie, à la force de l'extase ? Même le mal, le vice, l'erreur sont une recherche de l'extase. En négatif le regret, la nostalgie, la plainte, le désir, le sentiment lancinant et désespéré de ne pas l'atteindre. Une recherche négative et désespérée.

Et dans les yeux, dans le soupir et la fine respiration de ces amis et amies d'Asie, innombrables, que j'ai côtoyés et côtoie, voilà en quoi et par quoi et pourquoi nous communiquons, dans le silence et la discrétion : une étincelle d'extase. Voilà ce que je n'ai que rarement expérimenté et trouvé par ici, dans ces terres cérébrales et sèches, dans le désert de la ville, désert de la civilisation, désert de la profusion, désert de l'information et du savoir, inverse exact de la compréhension, de la fraternité et de l'amour.  (à suivre).