19. févr., 2018

Intermezzo - lettre à un ami dominicain

 
Mon cher Philippe,
J'ai accompli bien du chemin depuis ces dernières années, et je continue à évoluer chaque mois, chaque semaine, mais ce n'est pas de cela dont je voudrais t'entretenir, en ce dimanche après-midi. Je viens d"écouter un enregistrement du père Molinié sur les saints de l'Inde. Il date de 1976 ; tu dois le connaître, mais pour moi c'est une découverte, je ne savais pas qu'il en avait parlé, ou bien je l'avais oublié.
J'ai d'abord eu du plaisir à l'entendre affirmer la possibilité pour un hindouiste, ou un religieux asiatique en général, d'être pleinement un saint.
Cependant les minutes suivantes me réservaient une surprise.
Ce que je vais te dire est un fait objectif, expérimental. Ce n'est absolument pas de ma part un éloignement du père Molinié dont je garde un vif souvenir, un vivant souvenir ; et encore moins du Christ.
 
Mais quand l'orateur dit, et non sans assurance, que le saint hindouiste "part",  s'éloigne, s'écarte du mal, et n'adresse pas, ou ne peut pas, ou plus adresser un regard sur le pécheur, en somme un regard de compassion et de fraternité, ou d'entraide, et qu'il lui demande seulement de le rejoindre dans le yoga, en lui enseignant une méthode, je suis incapable d'acquiescer.
 
Cela va au contraire contre toutes mes expériences. 
Le thème du regard est pour moi très important dans ma compréhension de l'Asie et je le vérifie encore à Paris depuis des années, a contrario, ou en croisant journellement des personnes venant de ces pays.
Le regard froid et glacial de séparation  est celui des chrétiens, et non des orientaux.
Je l'admets certes des chrétiens qui ne sont pas assez, ou pas complètement chrétiens. C'est un regard cérébral ou en provenance d'un enclos étroitement privé.
Le regard du Christ qui pénètre et transperce, mais chaudement, chaleureusement, le jeune homme riche par exemple, est pour moi typiquement oriental.
Les occidentaux de l'époque moderne en tous cas (où les pervers narcissiques abondent et sont en augmentation), ne parviennent pas à s'éloigner suffisamment de leur ego et de leur personnalité privée, même quand ils sont très religieux, pour regarder le prochain, l'autre homme d'une manière amicale, familiale, tendre, toute donnée, livrée  profondément à l'autre.
J'ai éprouvé des milliers de fois ce phénomène, ici et là-bas, dans toutes les circonstances possibles.
Même si le père Molinié a vécu en Algérie (et j'aimerais l'entendre sur la question de la foi musulmane, compte tenu des tensions terribles du moment), il n'a jamais eu l'expérience de l'Asie profonde.
D'autre part, je suis tragiquement sensible au ton de sa voix et à sa manière logique d'argumenter, c'est pour moi une grande souffrance.
Quand j'ai écouté pendant des heures et avec grand intérêt les bandes magnétiques qu'il a enregistrées, d'abord avec toi  à Nancy, à Paris, puis à Osaka à mon arrivée au Japon, je ne bénéficiais pas de l'expérience que je possède maintenant.
Je suis à la fois surpris et attristé. 
En rien mon attrait pour le christianisme qui va croissant et mon estime et amour pour le père Molinié, ne sont affectés par ce qui précède.
C'est simplement si clair et ce point est si important pour moi que j'ai ressenti le besoin de te délivrer ce message.
J'habite comme dans un autre monde, un autre temps, un autre espace.
Grâce au ciel je fais la synthèse, sans elle je ne saurais vivre, je ne saurais continuer à vivre.
Je sais bien qu'au faîte de la philosophie, et encore plus de la théologie, la différence Orient-Occident n'a plus de portée, mais encore faut-il être passé par elle avant d'oser en parler ...
Je sais aussi que les discussions et palabres sans fin ne sont pas ce qui importe le plus et comme toi j'en suis las.
En tous cas je t'embrasse fraternellement et te souhaite une splendide année. Ton ami, Alain.