17. févr., 2018

Pages intimes (24)

La jeune fille, frêle, pâle, arrive furtivement, comme une ombre. au comptoir. La serveuse, qui la connaît, lui sert un verre d'eau.  L'eau, par bonheur est gratuite. Je vois qu'elle a très soif, elle boit avidement, sans un mot. En quelques secondes, nous voilà à des milliers de kilomètres de Paris. de l'Europe. Nous sommes dans les déserts, je suis transporté dans le désert. La serveuse elle-même est scandinave, ou russe. Nous sommes tous les trois au royaume des ombres, pris dans l'obliquité, insérés dans la dimension de la furtivité. Nous y sommes à l'aise, c'est notre monde. Cette petite jeune fille silencieuse et émouvante me fait, un peu plus tard, me reporter loin en arrière dans le temps. Parmi mes premiers souvenirs liés au Japon à Paris, je ne sais plus si ce fut juste avant d'y aller, ou à mon premier retour, après deux ans. La scène se passe dans un autre café, dans la direction de la porte de Clichy, où je consomme à une table. Une voiture s'est arrêtée, deux jeunes Japonaises en sortent vivement. Elles sont élégantes, charmantes, de milieu aisé. Au comptoir, l'une demande deux verres d'eau, je saisis qu'elle sait que c'est possible de le faire, et qu'elle y initie sa compagne, peut-être nouvellement arrivée à Paris. A cette époque, la France ne sait pas encore que l'eau est gratuite au Japon, que toute consommation s'y accompagne d'un verre d'eau gratuit, qui plus est d'un linge pour s'humecter les mains, se rafraîchir le front en été. Ces deux Japonaises sont pressées, comme la petite Syrienne, ou  Roumaine, quoique de situation sociale si différente. Déjà elles ont regagné leur voiture et repartent, de même que la petite migrante, musulmane ou chrétienne, peu importe, a filé vite ; le temps, je l'espère, de se sentir à l'aise tout à côté de moi, pas menacée, pas trop étrangère. J'étais pour elle, je l'espère, étrangement fraternel. La hâte, le plaisir avide avec lesquels elle a bu, m'enseignait, en un bref instant, les règles de la jungle où elle est chaque jour plongée. Moi aussi je suis dans la jungle. Chez moi mais dans la jungle. C'est un curieux sort, pas toujours facile, pas toujours agréable, mais j'y suis habitué. J'aime vivre comme sur des charbons ardents. J'étais doué pour cela. Le Japon, le bouddhisme, le shintoïsme, les voyages ont affermi cette tendance, je suis soit trop rapide, soit trop lent pour le temps national, je suis hors tempo.  Ce à quoi je ne peux m'habituer, c'est à l'aisance indue avec laquelle la plupart réussissent à s'approprier ce monde, à en prendre possession sans aucune gêne, comme de droit.  L'espace est à eux, Paris est à eux, tout est à eux. Je ne parle pas ici d'argent, de biens. Mon propos est psychologique, ethno-psychologique, ou ethno-psychiatrique. Spirituel aussi. Dans le cas de personnes religieuses, cette façon d'être, envers et contre tout, pesamment, "de ce monde" est incompréhensible. Porphyre dit de son maître, Plotin : il avait comme honte d'être dans son corps, dans un corps ; d'être incarné. Nous ne sommes pas même propriétaires de l'espace occupé par notre corps. Encore moins de tout autre espace. Pour le comprendre, et le mettre en pratique, il convient d'avoir accompli un assez long chemin spirituel, d'avoir franchi de nombreuses frontières. C'est une tout autre conception et vision de le vie, et du monde. C'est une philosophie du désert.

Plus tard dans l'après-midi,  après cette scénette du matin, le hasard d'une bibliothèque me conduit à mettre la main sur un livre qui raconte la vie de Jean-Martin Moyë. Ce bienheureux est né en 1730 en Lorraine, dans le diocèse de Metz ; il meurt en 1793, à Trèves, où sans doute il a fui la Révolution.  Or il a vécu dix ans en Chine. Il aimait la Chine, on le complimente sur son chinois, il a écrit et publié des prières en chinois. J'ouvre le livre au hasard, et tombe sur ces lignes : "J"étais surpris de ne pas être témoin d'immodestie, à l'extérieur. " Il apprécie la civilité, la courtoisie de la vie au Sichuan. Le Si-chuan 四川, au centre de la Chine, c'est la province des "quatre fleuves", comme une sorte d'immense château d 'eau  où prennent leur source les grands fleuves, le fleuve jaune, le fleuve, bleu et deux autres, exactement comme il est dit qu'en Suisse, le Rhin, le Rhône, le Danube et le Pô naissent non loin les uns des autres, dans la même montagne ; leur source, fait extraordinaire, est quasi commune. Mais le Sichuan est un pays énorme, proche du Tibet, très typé par sa langue, la cuisine et les mœurs, éloigné de Beijing, et à vrai dire, de mentalité indépendante et fière, hostile à la capitale, à la centralisation. Or pour ce saint lorrain, en plein milieu du dix-huitième siècle, c'est un pays où l'immodestie" est rare, au moins "à l'extérieur". Il tient compte sagement, dans ce jugement, de la célèbre "hypocrisie" confucéenne, le règne des apparences. Quoi qu'il en soit, la modestie en public, au dix-huitième siècle, ce n'est pas une petite vertu, aux yeux surtout d'un Lorrain de Metz, la Lorraine du nord, qui n'est pas la Lorraine latine. Tels sont les mystères de l'éducation, de la géographie, et de l'histoire. Je ne joue pas au censeur, je constate des faits,  je m'étonne. Au fond, je suis persuadé que nul ne peut rien, ne peut plus rien pour modifier le monde. Je sais aussi que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire et qu'il n'y a que la vérité qui blesse. Il existera cependant toujours des hommes à contre-courant, qui aiment et préfèrent remonter le courant, comme la carpe donnée en exemple aux garçons japonais lors de la fête qui leur est réservée, le 5 mai.