15. févr., 2018

Pages intimes (23)

M'intéresse plus que tout l'étude en moi des montées et des chutes de l'enthousiasme. Le Japon est un pays idéalisant. Qui y vit se sent survolté, emporté par un élan énergétique qui le pousse à se dépasser. Même l'étranger bénéficie de ce flux d'essence religieuse, mais dans un deuxième temps, après un nombre d'années variable dans chaque cas individuel, un handicap le saisit. Il se découvre domestiqué et restreint. C'est du moins ainsi que je l'ai vécu. En France, mon expérience est inverse.  Un esprit terre-à-terre, dit positif, terrasse et appauvrit le nouveau venu. Je me borne ici, à l'évidence, au côté psychologique des variations ethnologiques, devenu ma spécialité et ma passion. A un moment de mon exil, la lecture de E.T. Hall, en particulier de La dimension cachée, m'a éveillé à ce langage particulier du temps, de l'espace, des silences, de la célérité et de la lenteur,  qui est fonction des cultures. Or ces réflexions et ces expériences ont une portée religieuse et théologique. En premier lieu, sans même théoriser, c'est une épreuve incessante qui s'accomplit en moi-même et en relation avec mes entourages. A mon retour, je craignais que mon centre de gravité énergétique, mon centre spirituel ne cessât de tomber plus bas. Il se situait assez haut, à hauteur du visage. Quand un Japonais se désigne lui-même, il pointe  le doigt, non en direction de sa poitrine, vers son cœur, mais à hauteur de son nez, de sa tête. Peut-être est-ce trop haut ? Une Chinoise qui enseignait sa langue  à l'Agence de coopération internationale à Tokyo m'a dit qu'elle y voyait le signe d'un déséquilibre entre le cerveau et les sentiments, tandis qu'une autre Chinoise dénonçait avec un malin plaisir, devant moi, ce qu'elle nommait le caractère "sournois", dans sa langue "yinxian" 阴险, de notre nation hôte.

Oui, revenu ici, j'avais peur de voir le centre qui, dans notre corps,  unifie nos perceptions, chuter, non seulement en direction de l'abdomen, mais beaucoup plus bas. J'expose ces faits, ces constats en me gardant de juger. Partout sur le globe, et bien sûr à l'échelle individuelle au sein d'une même nation, des gradations infinies existent en ces matières. Je m'occupe de ces choses d'abord parce que je ne peux faire autrement  pour vivre, survivre, respirer dans le nouveau cadre qui est le mien. Après tout, même les Anglo-saxons ont, sur le Toile, au sein du Grand Filet, créé un site qu'ils ont nommé, en anglais : "survivre en France" ; à plus forte raison pour les cultures très distantes. Il semble que maintenant beaucoup avancent le mot "autiste", accusation devenue soudain à la mode, dès que quelqu'un hésite à parler, à s'exprimer spontanément, respecte les silences, les intervalles de respiration qui, en japonais, se nomment "ma" , cette espèce de distanciation générale, de réflexion profonde qui confèrent une stabilité nerveuse; quelqu'un apparaissant de ce fait même renfermé, intériorisé et peu sympathique, dans l'environnement extrême-occidental, considéré comme normal. J'ai moi-même été traité d'autiste, depuis mon retour,  en deux ou trois occasions que je conterai un jour. Or, en dehors des cas graves, véritablement pathologiques, il existe une constante d'intériorisation qui, en d'autres cultures, est tout à fait normale. Il est impossible d'oser affirmer que des populations immenses, sur cette planète, sont affligées d'autisme. Inversement, des personnes qui sont ici stigmatisées, pourraient évoluer très à l'aise au Japon, en Chine et d'une façon générale en Asie ; elles y seraient en un éclair guéries, ce serait pour elles l'équivalent d'un miracle de Lourdes. Ces questions touchent aux relations internationales, à la complexité géo-politique du monde et, d'une façon éminente, à toutes les interrogations religieuses. La plupart des sinologues, et même des spécialistes de l'Orient, des orientalistes -- ceci a été remarqué --, éprouvent un fort attrait au départ, dans la prime enfance, pour leur religion d'origine, le christianisme ; mais un élément mystérieux les laisse insatisfaits, que le contact de l'Orient vient combler, apaiser, guérir. Tel fut mon cas ; je suis revenu au christianisme de mon enfance,  j'y reviens en passant par l'Orient, par le Japon, la Chine, le Vietnam même, avant la Chine, toute cette Indochine si bien nommée et définie, entre Inde et Chine. Après un long détour.

Malheureusement, de ce détour personne ne sort indemne, ni soi-même, ni le christianisme lui-même, ni même j'ose le dire, la personne énigmatique, si orientale, si typiquement orientale,  si paradoxalement étrangère, du Christ. Je ne tiens nullement à me mettre en avant, mais je suis obligé de parler de moi, mon itinéraire a été inédit, je suis obligé de me prendre pour objet d'étude. A mon retour, par trois fois, et encore une fois tout récemment, à la sortie de trois ou quatre messes, sur le parvis, où servants, serviteurs, et fidèles se congratulent, se félicitent et palabrent, je me sentais tragiquement d'ailleurs, projeté contre mon gré dans une autre sphère, certain de n'être pas du tout d'ici. Je pourrais facilement décrire ces quatre circonstances douloureuses en quatre pages. Je les ai vécues intensément. Je crains de n'être pas compris, je me vois obligé de faire court. Un principe, au fond théologique, que j'ai trouvé chez le Rabbin de Loubavitch, mais qui est général, est celui de la "compression", ou de la condensation. Même la musique, la mélodie chez Beethoven obéit à un principe de condensation. Dans le monde infiniment divers qui nous absorbe, nous menace, parfois nous écrase, il est plus que jamais nécessaire d'y avoir recours. Dieu d'ailleurs, ce mot bref, ce concept, et cette réalité vivante, est condensation. Dieu est la condensation des condensations. Rien ni personne ne peut être plus condensé que Lui. Ayant résidé plus de vingt ans en Asie, et y étant encore, car elle perdure, inscrite à jamais profondément en moi-même, je me vois incapable d'assister jusqu'au bout à une messe dans une cathédrale de pierre. Une petite église de bois me conviendra mieux ; il y en a, dit-on, en Roumanie, en Russie. J'ai la nostalgie de l'humble temple de bois. Et comme Endô Shûsaku, l'officiant, le célébrant des chrétiens cachés de Nagasaki, l'odeur de bois me manque à Paris ; il y vécut deux ans, ou à Lyon, le temps de ses études, assez longtemps pour y trouver les pierres froides. 

Comment conserver, préserver l'enthousiasme ? -- c'est-à-dire le contact brûlant avec le divin, la divinité. Il est pour cela en Orient, en Asie, des méthodes éprouvées. Ces vieux continents ont sur ce point une longue et riche expérience. Et qu'est-ce que ce contact ? quelle est l'essence de Dieu ? Car son existence est hors de doute, la question n'est pas là. La seule question est celle de sa nature. Ce doute levé, le monde entier se mettrait à croire, donc à se transformer, à chanter, chanter en chœur ; il en prendrait du moins le chemin. Le Manifeste communiste, en 1848, clamait  qu'il ne s'agit pas d'interpréter le monde, mais de le transformer. Ce que le socialisme, l'élan politique n'a pu faire, l'élan religieux, l'enthousiasme mystique peut le faire. Et d'abord, donner le pouvoir de se transformer soi-même. Les socialistes, échouant à se transformer eux-mêmes, n'étant pas meilleurs que ceux auxquels ils se substituaient, ont attiré sur leur tête tous les maux ; ils ne se sont pas révolutionnés eux-mêmes. (à suivre)