12. févr., 2018

Pages intimes (22)

"Le pis de la race" est le seul de mes romans qui emprunte son titre à l'un de mes auteurs favoris, Romain Rolland. Dans L'âme enchantée, celui-ci écrit en effet : "Le démon, qui trait le pis de la race ...".  J'avais emporté naguère à Beijing le premier tome de cette œuvre. C'est en Chine que j'en terminai la lecture. Beaucoup plus tard, j'ai donné à mon septième roman ce titre : Lîle enchantée. A l'évidence le Japon. C'est ainsi que tout se tient, que tout est lié, à un point effrayant. Le père Huang, comme beaucoup de Chinois, pouvait mépriser le petit Japon, et envier ses succès, son développement qui précédèrent, anticipèrent  l'essor, le renouveau, la renaissance de la Chine. Si Yan Fu et le poète et diplomate Huang Zun-xian avaient été écoutés, au tournant du vingtième siècle, leur grand pays aurait pu faire l'économie de l'expérience socialiste, c'est-à-dire suivre les conseils, obéir à la ligne de Deng Xiao-ping, soixante-dix ou quatre-vingts ans plus tôt, bien avant lui.

C'est une de mes thèses que le Japon, la Corée, la Chine et d'autres pays d'Asie sont des nations naturellement socialistes, ou communistes, parce que l'intérêt général, non sans intelligence, prime tout. Il existe un communisme archaïque, un communisme confucéen, qui structure habilement les relations entre l'individu et la société, la sphère privée et la sphère publique, la personne et la foule, d'une manière que l'Occident contemporain peut envier et même regretter, lui qui a malmené, détruit,  follement "déconstruit" cette relation, en poussant jusqu'à l'absurde la liberté individuelle et le développement de la personne séparée. La psychologie est l'huile, le lubrifiant parfois invisible de cet art de la relation. La communication subtile des âmes. Cet atout asiatique est la cause principale d'un prodigieux essor dont l'Extrême-Occident, au fond, est maintenant jaloux. Une autre de mes thèses est que celui-ci est à présent désarmé sur les trois plans psychologique, philosophique et spirituel, au moins autant que le reste du monde, il y a un siècle ou un siècle et demi, était désarmé et démuni devant la force de la science et des techniques industrielles et militaires, dont le monopole était alors solidement assuré.

Mais tout un livre serait à écrire et, je crois, n'a pas encore été écrit, sur le facteur déterminant de la sublimation sexuelle, énergie fulgurante d'un genre très particulier, véritable bombe atomique de l'esprit et de la culture, facteur XY que l'Ouest a délaissé et trahi, croyant sans doute que la puissance nucléaire et marchande suffisait à sa suprématie. Seul probablement Israël n'a jamais abandonné cette sorte de conservatisme spirituel, profondément enraciné dans une tradition ancienne, tradition en principe judéo-chrétienne, que le christianisme moderne, à force d'évoluer et de dériver, a fini par tragiquement oublier, ou saccager. Un auteur dont je préfère taire le nom pour ne pas compliquer ici mon argumentation et mes réflexions, a pu parler, au dix-neuvième siècle, de "pourriture de la Renaissance", contaminant particulièrement la France. Il faisait ainsi allusion non pas à l'époque brillante de la haute Renaissance italienne,  mais à ce que l'on pourrait nommer la basse Renaissance, la décadence de la Renaissance, contre laquelle, par parenthèse, le protestantisme s'est insurgé, Réforme qui eut toujours, comme par hasard,  les faveurs de l'Asie. Bref, quand Tourgueniev ou Tolstoï, au détour d'un roman, d'une lettre, ou d'une page de leur Journal, notent et expliquent que la France, la culture française, c'est par excellence la femme, le règne de la femme, l'apanage de la femme, ils me rappellent l'image de cette charmante et plantureuse Chinoise, fraîchement arrivée place de la Concorde, rue du Faubourg Saint-Honoré, dans les parages des grands hôtels, et s'exclamant, conquise par l'industrie de luxe : "Là, dans ce pays, la femme enfin est comprise, voilà le pays de la femme." Elle était ravie, mais, il faut le saisir, un rien méprisante. C'est ce même léger mépris qu'expriment, de leur côté, nombre d'hommes asiatiques, quand ils évoquent cette règle, formulée ou informulée, de l'Ouest, que, mieux que le français, l'anglais énonce ainsi, d'une manière frappante : "Lady first". 

Il faudrait des pages et des pages pour décrire comment, dans d'autres cultures, l'équilibre yin-yang est subtil et profond. Les manières de table, si l'on y réfléchit  bien, sont l'analogon exact des manières et des mœurs du lit, de telle sorte que raffinement, élégance, civilité et politesse traversent, ou non, toute une culture, quel que soit le segment considéré des activités et des gestes, de la nourriture au langage, de la démarche dans la rue, à la philosophie de l'esprit, jusqu'à la plus haute sphère de la religion, cimes du mysticisme comprises. Mais, puisque toute règle admet des exceptions, certaines parties de l'Occitanie, en ce pays des troubadours, si proche de la Catalogne selon Dali, les chœurs d'hommes de la Corse, le culte vivant de Marie, ici ou là, bien des phénomènes consolent et rappellent que ce qui vrai, bon et beau ne saurait disparaître, et céder définitivement la place à ce qui est faux, mal ou laid.   (à suivre)