10. févr., 2018

Pages intimes (21)

Ce qui suit n'est qu'interrogations et hypothèses. Toute ma vie, en dépit de bien des erreurs et faux-pas, j'ai honnêtement et sincèrement cherché le sens de ce qui nous entoure, et, autant que possible, ma nature propre. Il en résulte que j'ai la conscience tranquille et que je n'ai pas honte de tout dire, de tout confesser, ainsi que le montre et démontre Le pis de la race, mon cinquième roman. Même le fait de ne pas pouvoir publier, même cet obstacle gênant et bizarre, est au fond positivement accueilli par moi, car, à une époque de bruits, je pense avec Cocteau que le silence est plus honorable, et au fond favorable, qu'il est un véritable honneur ; que passer du bruit au silence est pour beaucoup impossible, plus difficile en tous cas que de rompre le silence et d'en faire un bruit, mieux une musique, une harmonie.

Un énorme mensonge et une tragique inauthenticité sont à l’œuvre presque partout dans le monde, dans la société qui se dit et se veut moderne. Certes, ce qui complique tout, c'est que je crois le mensonge, la torsion, la fausseté constitutifs de la réalité et de la vérité, intrinsèques à ces dernières. C'est ce que les religions appellent le diable, ou les diables, la philosophie, la négativité ou le mal. Je vais laisser ceci de côté pour le moment.  Le malaise général, les risques du futur et l'angoisse que ressentent toutes les personnes lucides et sensibles, sont le signe de cette fausse assise d'un monde qui passe pour normal et qui, ne l'étant pas, nous trompe et donne l'impression de devoir tôt ou tard s'effondrer. Et nous devons éviter les catastrophes, éveiller les consciences, c'est peut-être possible encore.  Nous devons tenter de désempoisonner la vie publique, et nous désempoisonner nous-mêmes.  Aucun être sain et sensible ne peut se nourrir de poison de gaîté de cœur. Beaucoup jouent une sorte de comédie de l'optimisme, les événements sportifs planétaires  nous y conviant ; ou bien font le vœu pieux que tout se passe bien, se termine bien, jouant aux dés, à pile ou face, tandis que l'histoire des hommes, qui n'a jamais été étudiée avec un tel luxe de détails, nous rappelle que tout s'est passé mal, souvent fort mal, nous amenant quand même, cahin caha, aux très curieuses circonstances où nous nous trouvons maintenant.  Une situation inédite,  un état du monde sans exemple, sans précédent, qui nous confèrent une haute et lourde responsabilité ; pour ceux, du moins, qui ont encore le courage, et la force, l'entêtement de continuer à penser et à croire. 

La réalité tout entière, pour l’éveillé, est une fiction, mais il existe un étagement sans fin des songes, des cauchemars et de morceaux ou pièces de réel. C'est ainsi que, par exemple, la démocratie, les idéaux, les très bonnes intentions de la démocratie, sont une grande illusion, qu'il serait trop grave d'avouer telle. Car enfin, pour vivre, l'homme ordinaire a un urgent besoin de mensonges, ou de fausses vérités, ou de demi-vérités, sans quoi supporter le vide de l'existence, le néant serait pour lui trop douloureux. Un opium s'impose. Ce sont les religions, ou les philosophies qui aident à supporter le vide, à tenir en l'air, suspendu au-dessus du vide. Il serait possible d'avancer que la démocratie est à présent l'opium du peuple ; et l'égalité, ou la passion égalitaire, le rêve égalitaire, égalité en droit, non en fait, et qui ne sera jamais suivi de fait.  La pensée chinoise a distingué le yin du yang depuis très très longtemps, et certes le Dao les réunit, unit ces deux pôles. Mais accéder au Dao est très difficile et demande de grands efforts, une grande constance : c'est un but, une cible réservés aux héros, aux sages et aux saints, aux personnes et personnages d'exception. Et à l'âge où tout le monde  est une exception, ou se veut une exception, ce pourrait être l'idéal de tous, sauf de ceux qui, dans leur folie et leur présomption, veulent faire une révolution, par exemple une révolution sexuelle, une de plus, et abolir une fois pour toutes, cette division injuste du yin et du yang.  Pourquoi tout le genre humain, après tout, ne pourrait-il pas se perpétuer artificiellement, dans des éprouvettes, les rapports naturels yin-yang étant réservés au simple plaisir ?

S'il existe une liberté, dans les démocraties, c'est sans conteste celle de l'expression. Pour le reste, les chances de l'humble citoyen de devenir député, président, ou chargé des affaires collectives, sont de l'ordre d'une probabilité d'une chance pour un million, cent millions, ou un milliard, et rigoureusement dictées par l'argent. Aux États-Unis, grand chantre et héros de ces idéaux remplis de bonnes intentions, bien plus qu'ailleurs. Si, en effet, la vente de cacahouètes dans la rue, peut valoir à un homme quelconque de s'enrichir et de devenir un jour député, ou président, c'est par un hasard incroyable, non par une règle de droit, ou un principe philosophique élevé. Il y eut d'ailleurs au moins un empereur chinois issu vraiment du peuple, parti de rien, le premier empereur Ming ; et probablement plusieurs. Tout autant dans l'histoire de l'Occident : ce sont des choses, des événements qui, en effet, par exception, arrivent. Pour jouir de la liberté en général, y compris de la liberté d'expression, et même pour fréquenter assidûment les stades, ou se déplacer, voyager, il faut de l'argent, souvent beaucoup d'argent. Le système des grandes écoles, des universités d'élite, ou de l'agrégation,  est l'équivalent d'un système mandarinal. J'ai entendu jadis, à l'Ecole normale supérieure, le président de l'Association française de philosophie, dire à l'adresse d'un conférencier, et sans rire : "Vous avez tous les sacrements."  Quand la liberté d'expression est accordée au tout-venant, c'est exactement pour ne rien dire, ou dire peu, très peu, ou exposer, afficher des idées nuisibles, ou des images salissantes, démoralisantes.

Il m'est arrivé, entraîné par un ami à un séminaire au Sénat, un samedi matin, un séminaire dirigé par un Grec exilé, le poète et dramaturge Cosmas Koroneos (1933-2015), d'entendre le philosophe ukrainien Philonenko suggérer, avec courage, avec une incroyable audace, le rétablissement de la censure, mesure à présent, en l"état des choses, tout à fait impossible ; mais toujours possible, sous la forme de l'auto-censure. censure morale à l'échelle individuelle, naturellement pratiquée d'ailleurs dans des pays dont la base confucéenne est solide et persistante, comme la Chine, la Corée, le Japon, et quelques autres. Bien que le règne de l'argent régisse d'une manière générale la politique japonaise, les factions, les assemblées, les partis qui se font et défont, là-bas, en un tournemain, j'hésiterai à affirmer qu'est moins démocratique que la France, ce pays, le Japon, qui ne se dit officiellement ni une république, ni une démocratie populaire, ni une démocratie socialiste, ni un empire, ni quoi que ce soit, et qui participe pourtant, par un miracle, de tout cela.  Et sans entrer ici dans une longue discussion, il est possible que la Chine, à tout prendre, soit au moins aussi foncièrement démocratique, non que la France, qui n'est pas d'une taille comparable, mais que les États-Unis et l'Inde.

Car un facteur est ignoré en politique : c'est le degré de satisfaction et d'aisance psychologique des populations. C'est le facteur X, le facteur mystérieux de l'Extrême-Orient, et même de l'Orient en général, composante importante du bonheur collectif, de la joie de vivre en communauté. Bonheur qui, en Extrème-Occident, prend la forme du débat, de la dispute, de la fureur des discussions, des conflits sans fin, de l'irritation générale, le penchant, le goût du déséquilibre ; tout sauf la concorde et l'apaisement, la paix profonde, ou pour le moins, leur désir. (à suivre).