8. févr., 2018

Pages intimes (20)

Le père Huang avait quantité d'amis, dans tous les milieux. C'est l'un d'entre eux qui a préfacé le livre Les manifestes de Yan Fu, sous ce titre inattendu : "Qu'est-ce qui fait courir le père Huang ?" Au mieux un manque de respect ; au pire une injure. J'avais remarqué sur le moment l'insatisfaction du père Huang, ou sa peine. Il m'avait d'ailleurs demandé ce que j'en pensais moi-même, je n'avais pu lui cacher que ces pages, me semblait-il,  déparaient, souillaient son livre. A la réflexion, les relisant aujourd'hui, j'ai tendance à les trouver meilleures que dans mon souvenir. Elles m'apprennent, par exemple, le nom d'un général en lutte contre les Mandchous, Huang Te-kong, qui dans l'Histoire de Chine serait apparenté à mon professeur et mentor, celui qui fut mon véritable père, car il a vraiment joué ce rôle. Je  suis toujours obsédé par lui, il fut la clef de ma vie, de ma destinée, de mon destin. Il me présenta à certains de ses amis, j'en garde une mémoire exacte, jamais à Jean-Marie Paupert (1927-2010). Ce dernier figure sur Wikipedia, colossale cathédrale du savoir de notre temps dont les milliers d'ouvriers sont anonymes, à jamais inconnus. Ainsi, j'apprends qui cet écrivain catholique, après avoir étudié à Rome et s'être finalement marié, signe, en 1986, un livre dont le titre est "France, tu veux cre ... ?", formulation que je n'arrive pas à transcrire ici jusqu'à la fin, qui se devine. Pour dire toute la vérité, au risque d'apparaître une vierge effarouchée, ce que je ne suis guère, toute vulgarité m'est insupportable. Cette tendance, naturelle durant mon enfance, fut renforcée par mon interminable escale au Japon, où d'ailleurs j'ai, chaque matin, l'impression de résider encore. D'une certaine manière je n'ai jamais quitté ce pays et sa culture d'une politesse, d'un raffinement extrêmes. Il se dit parfois que certaines injures sont intraduisibles en japonais ; en tous cas, en public, personne n'entend ces mots, peu variés du reste, qui frappent tous les jours mon oreille ici et prennent un tour obsessionnel. Or précisément ce livre de Jean-Marie Paupert, auquel la Toile, le Grand Filet, sur Gallica, avec obligeance, me donne libre accès, est rédigé dans un style imité de Rabelais. C'est de la part de l'auteur un désir de choquer qui a failli détourner de lui tous les éditeurs, sauf l'un d'entre eux, une éditrice.

Je veux en venir à ceci : ce livre, quelques pages ont suffi pour m'en convaincre, est un plaidoyer au vitriol, un pamphlet, un brûlot. Vers 1986, se mettent en place, s'affirment, passent le cap de non-retour, tous les maux et fléaux qui accablent la France, et même l'Occident tout entier d'aujourd'hui. Si je suis d'accord sur le constat, ces idées, fort audacieuses alors, sont exprimées en un style ordurier, excrémentiel et violent, comme si, curieusement, l'auteur était contaminé par ce qu'il désire dénoncer. Je sais que c'est un parti-pris pour mieux se faire entendre, mais le style en dépare et souille la cause. Je dois dire ouvertement, et sans honte, que Rabelais m'est maintenant insupportable, sa lecture m'est même tout à fait impossible et quasi interdite Je m'interroge pour savoir s'il fut jamais traduit en japonais, entièrement traduit, j'en doute. La littérature française, sous tous ses angles, possède au Japon  des partisans fanatiques, non sans nuances. Aussi Balzac y est-il moins apprécié, moins traduit qu'en Chine, car c'est à cette dernière que convient le mieux son réalisme. Inversement Proust fut, à force de labeur, entièrement traduit au Japon, tandis que je doute qu'il soit beaucoup lu ou cultivé en Chine. Quoi qu'il en soit, Rabelais maintenant me tombe des mains, ce qui n'était pas tout à fait le cas lors de mes années de collège. Ce moine médecin, ordurier et paillard ne m'attire plus, ne me dit plus rien qui vaille. Hier, je me suis trouvé à lire le Journal de Salvador Dali et ce qu'il nomme sa Vie secrète, textes où la dose d'excrémentiel n'est pas nulle, en demeurant tolérable. La Catalogne, toutes les Espagne, à l'évidence, se situent du côté et comme à proximité du Japon. Forte sentimentalité, voire émotivité, timidité qui aboutit à une certaine brusquerie Goût pour l'irrationalité, la chasteté, l'aristocratie mystique.

Aristocratie, élitisme ne signifient pas mépris du peuple, au contraire. Irrationalité, mysticisme, ne signifient pas inattention aux choses de la terre, au terre-à-terre, au contraire. Le refus du misérabilisme, de la pouillerie, une intolérance au versant souillon de la vie, ne signifient pas absence de charité et de miséricorde, au contraire. Bref, la noblesse n'est pas réservé, par principe, à quelques-uns, ni la vilenie, l'ignominie, par fatalité, au grand nombre. La noblesse, une haute dignité, d'essence religieuse, sont accessibles à chacun, tel est le fond caché des droits humains.  (à suivre).