5. févr., 2018

Pages intimes (19)

Il est nécessaire de remarquer que Yan Fu, en 1921, dans son poème écrit à la dernière extrémité, selon cette tradition de l'Orient, le mot ultime prononcé à l'article de la mort, au lieu d'accuser les étrangers, l'impérialisme étranger des malheurs de la Chine, accuse celle-ci d'avoir été elle-même à l'origine de sa décadence. Non pas "j'accuse" mais "je m'accuse" : preuve, parmi beaucoup d'autres, de l'esprit chrétien très ancien qui anime la pensée chinoise d'une façon naturelle, en-dehors de toute évangélisation ; ainsi que le père Huang nous l'avait dit en chaire, à son retour à Paris, en 1976, mes carnets d'alors en font foi. Et le marxisme, le maoïsme ont contribué à occidentaliser la Chine, jusqu'à aujourd'hui. La recherche de la puissance matérielle, l'idée que l'enrichissement de la nation, du peuple, est en soi une vertu, que le bonheur nous est donné par la science et par la démocratie, la liberté d'action individuelle, ces banalités ont envahi la Chine et continuent à le faire.

Cependant, contrairement à ceux qui avancent que la Chine n'est plus la Chine, celle-ci n'a pu tourner casaque, les traditions, le passé, partout, en tout lieu, nous ne le voyons que trop, ayant la vie dure. La sobriété, l'austérité, les vertus classiques, le sacrifice de la personne isolée à l'ensemble, bref l'esprit de famille, les idéaux confucéens y sont toujours vivaces. Et dans le maoïsme, beaucoup l'ont noté, un zeste de bouddhisme se glissait, de même que le communisme a été un avatar, le plus souvent désastreux, du judéo-christianisme. La pensée chinoise répugne à faire "table rase". Le sens des allées et venues de l'Histoire, des hauts et des bas, des tours et détours, des méandres et torsions qui narguent nos tentatives de compréhension, est en général plus profond en Chine, qu'en Europe ou qu'en Russie. Les idoles n'y sont pas brûlées après avoir été adorées. Additionner, parfois au mépris de toute logique, est plus courant et plus habile que soustraire, ou éliminer. C'est le "syncrétisme" que certains sinologues, ou de bons esprits occidentaux, reprochaient à la Chine, et lui reprochent peut-être encore, provoquant, nous confiait madame Vandier-Nicolas, la fureur du père Huang. Car c'était, à demi-mot, l'accuser d'être un crétin, et tous les Chinois avec lui. Cette injure, encore polie en comparaison d'autres, me rappelle, entre parenthèses, cet "adieu crétins !", que Cocteau désirait lancer autour de lui, en guise de mot d'au-revoir, de poème de la dernière extrémité, au moment  de son envol ultime de poète, en réalité immortel ; les vrais poètes ne meurent pas, ils sont déjà morts quand ils naissent. 

Oui, non pas "j'accuse" mais "je m'accuse". A la réflexion, je n'ai jamais entendu le père Huang se plaindre ouvertement de la France, ou de ses collègues, ou de ses frères en religion. Je l'ai vu en revanche offensé quand  je lui rapportais, dans mon innocence, qu'un tel ou qu'une telle, au sein du collège des professeurs, dénonçait la présence et l'influence d'un "clan chinois" dans le département.  Au fond, noter que "j'accuse" n'est pas chrétien, moins encore, nominalement, "j'accuse tel ou tel", peut surprendre, comme un fait qui, à lui seul, aurait le pouvoir de provoquer une petite révolution dans les mœurs contemporaines. Nous sommes tous pécheurs, nous sommes tous coupables, c'est curieusement, une confession générale peu entendue, peu répandue. Il faut un certain courage, une certaine force d'âme pour la faire.

A travers et sous ses déboires, ses échecs, ses désillusions, ses souffrances de grand exilé, un exil définitif, non politique, mais philosophique et religieux, de qui n'est "pas de ce monde", pas du monde, ne peut plus être du monde, le père Huang donnait à ses amis, ou au premier interlocuteur venu, dans la rue, dans un salon, une leçon d'humanité rare. Il était, à l'instar de Yan Fu, un déclassé, un rejeté, ayant à peine un peu mieux réussi que ce dernier aux concours du mandarinat, puisqu'il avait quand même acquis, en France, le grade de docteur ès-lettres, grâce à Jean Wahl. Mais il demeurait exclu de tout. Je constatais, avec stupéfaction et émotion que sa face de Chinois choquait des personnes de poids, de qualité, qui eussent dû, par simple respect humain, dépasser ces obstacles de surface ; je crois qu'y étant habitué il en souffrait moins que moi, en tous cas moins que je ne l'imaginais.  

Je n'y peux plus rien : c'est un Chinois qui m'a révélé les souffrances du Christ. Personne à ce degré ne l'a fait, j'ai regret à l'avouer. Un Christ qui avait étudié, non seulement étudié mais vécu, de l'intérieur, les trois grandes religions de la Chine : bouddhisme, taoïsme et confucianisme  ; ayant été, qui plus est, communiste militant à Pékin, à l'exemple de ses deux sœurs aînées, avant le départ vers Paris de 1933. Un Christ qui aurait opéré une grande synthèse, à l'échelle de la terre entière, dans le dernier siècle de son deuxième millénaire.

Toute la terre, ce mot qui, par un hasard miraculeux de la langue française, je m'en suis aperçu il y a quelques jours,  rime avec "se taire".