3. févr., 2018

Pages intimes (18)

Les trois premiers manifestes de Yan Fu 嚴復, écrits en 1895, portent ces titres : 1) De la rapidité des mutations du monde 2) Aux origines de la puissance 3) Propos décisifs sur le salut national. Le quatrième, le plus bref : 4) Réfutation de Han Yu, est trop spécifiquement lié à l'histoire de la pensée chinoise pour que j'en traite ici.

Ainsi ce Chinois, qui a vécu jusqu'en 1921, faisait déjà le constat de la rapidité des changements du monde ! Et il est facile d'imaginer l'un de nos nombreux intellectuels rédigeant à présent, comme son homologue chinois du siècle passé, des "propos décisifs sur le salut national" ! Il serait possible de dire, avec un très léger humour, que l'humanité tourne en rond -- un humour qui prend, hélas, des accents sans cesse plus tragiques.

Ingénieur naval, Yan Fu, d'une part, comprend que seule la science, "les études occidentales qui rendent possible l'impossible", peuvent sauver son pays de l'humiliation et de la ruine. Je me souviens du triste chapitre d'un ancien historien de nos écoles -- mais j'ai oublié son nom --qui évoque non seulement le "dépeçage" de la Chine, mais son "viol". C'est d'ailleurs l'eurasienne Han Su-yin, de père chinois, belge par sa mère, qui déplore, en connaissance de cause, dans quelques lignes du premier volume de son autobiographie, le sous-entendu sexuel dissimulé sous la domination de sa patrie. Mais d'un autre côté, Yan Fu n'est pas un homme d'action. C'est Sun Yat-sen qui le lui fait remarquer lors de leur brève entrevue à Londres en 1905. Dans l'intervalle, à la tête d'un Bureau de traduction à l'Université de Beijing, Yan Fu est devenu un simple traducteur. Entre 1902 et 1909, il traduit Adam Smith, Herbert Spencer, les livres de J.S. Mill sur la liberté et la logique, et même, par l'intermédiaire de la langue anglaise, L'esprit des lois de Montesquieu. Survient la grande guerre de 1914. Il est maintenant difficile d'imaginer combien elle frappe et consterne les esprits en Asie : Yan Fu, mais aussi bien Tagore, tous les amis indiens et japonais de Romain Rolland. L'Europe alors se déconsidère, elle renie ses valeurs.  C'est en partie pourquoi, sur le tard, Yan Fu va revenir à une conception classique, taoïste, religieusement chinoise de l'univers. Il a cru à la science, à l'enrichissement, au progrès, et dans une certaine mesure à la démocratie, en un mot à la puissance, à l'imitation de l'Occident et d'ailleurs du Japon qui avait choisi plus tôt cette voie. Déçu mais aussi apaisé, il déclare retourner à ce qu'il appelle la "grande transformation", l'une des images du Dao. Au dernier moment, selon la tradition, il écrit ce poème en langue classique : "La Chine sombre dans un abîme creusé par elle-même, quand donc poindra le jour où elle s'en relèvera ? Si en apparaissaient les signes précurseurs,  prévenez-moi dans mes demeures souterraines."

Plus que Yan Fu, c'est au fond le père Huang qui, ici, m'importe avant tout. Dans la présentation de ses propres traductions, il est visible qu'il croit que le socialisme chinois a finalement réussi à régénérer son pays. Mais en 1976, avant la disparition de Mao Ze-dong, tant de Chinois, à l'extérieur comme à l'intérieur du pays, et même tant d'observateurs, y compris nombre de dirigeants occidentaux, se disaient maoïstes, ou admiraient, avec peu de réserves, le gouvernement chinois.

Cependant, entre la sortie de ce livre et l'année 1990, exactement mai 1990, quand il disparaît, peu après son ami, le Père Duperray -- lui-même ami de Jules Monchanin, entre 1939 et 1957 apôtre des Indes --   quinze jours à peine après, un long chemin lui restait à parcourir. Je pense que durant toutes ces années, il a pu s’identifier de plus en plus étroitement à Yan Fu. (à suivre)