1. févr., 2018

Pages intimes (17)

 
La conversion, c'est se retourner, comme la crêpe de la Chandeleur, regarder de l'autre côté, revenir à l'origine, les siennes et celles des mondes, en venir à l'au-dessous comme à l'au-dessus,  le visage avant la naissance, le visage après la mort,  faire demi-tour, revenir à la racine, en chinois "fan ben" 反本 , la racine ou le fondement, la base, le socle, le tuf, l'essence des choses et des êtres, la quintessence, le sublimé, contempler en un mot "ben xing" 本性, la forme essentielle, le caractère premier,  la nature originelle, nature "xing" 性 étant écrit, en chinois, avec le cœur à gauche et la vie à droite, la croissance du cœur, sa naissance et son épanouissement, son développement et son dépassement.
 

Une fois cela dit, l'on s'aperçoit que l'on n'a rien dit, rien saisi et que tout reste à faire. Les hommes sont savants et désireux d'exhiber leur savoir. Faire, réaliser, empoigner le réel, s’inscrire dans le réel, affronter le réel, c'est autre chose, tout autre chose. Voilà pourquoi rien n'avance, en dépit de tous les discours moraux,  la vogue de la spiritualité, le retour au religieux, peut-être aussi dangereux que bénéfique. Les dénominations nous emprisonnent, nous possèdent. Les noms, les cases, les catégories. Qui parvient à saisir, ou plutôt à empoigner, à faire sien la fine essence, ne s'occupera plus des catégorisations. Qu'on le traite de religieux ou d'athée, de chrétien ou de bouddhiste, de mécréant ou d'impie ne lui importera plus beaucoup. Car il sera établi fermement dans un ailleurs, au-delà des injures et des remarques, des ironies, des plaisanteries handicapantes dont les hommes en communauté, hélas, ne sont jamais avares. Compétitions, rivalités, envies, jalousies. Celui qui ne compare plus, qui ne se compare plus, est hors d'atteinte. Il est allé très loin, il est à l'aise en pleine mer, ou en haut des montagnes, là où il n'y a aucun risque de trouver foule, car celle-ci préfère les plaines, ou les plateaux. A qui s'est emparé de l'essence des Veda, disent les anciens, l'érudition des textes religieux paraît dérisoire, tel le petit lait comparé à la crème.  Ou plus simplement, plus prosaïquement "si quelqu'un te nie le mouvement, dit Goethe, promène-toi devant son nez." A l'heure où toute affirmation de foi, de piété, de croyance qualifiée, risque  de devenir un début de confrontation, un signe de guerre, il semble que le signe subtil de la pensée orientale soit le recours. La foi intense, non qualifiée, non particularisée. La Foi illimitée. Je n'imagine pas le Christ, le Bouddha, les saints en communion, les oints du Seigneur, les grands artistes, les messies, le messie attendu, le messie du futur, tenant, de nos jours, un autre langage. C'est un drame immense qu'il importe d'aborder avec prudence, respect, avec une terreur religieuse, la crainte, l"effroi, la terreur que l'homme dit moderne, le technicien, le technologue, le savant profane, dans sa folle outrecuidance, repousse de toutes ses forces. Les mots, pour la plupart, sont devenus impuissants.  Les idées courantes aussi. L'humanité est devenue trop bavarde. Même Socrate, même les Grecs, remarquait Cioran, sont bavards, non seulement diserts et rhéteurs, dialecticiens. Et Cioran sera compris, ceci sera compris des peuples silencieux, taciturnes comme les Japonais, les Malgaches, les Tibétains ; et des professions et métiers qui invitent à la retenue du verbe et sont en contact avec les forces profondes  : les marins, les paysans, les montagnards, dans une certaine mesure les soldats, les vrais, ceux qui défendent et n'attaquent pas. Le Christ n'est jamais bavard, à la différence de certains pères de l’Église -- pas tous. Le Bouddha non plus, ce sont certains sutras qui le sont -- pas tous : le Sutra du cœur est court.  

Avant-hier, par je ne sais quel hasard extraordinaire et propice, au voisinage de l"Église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, sur le muret attenant, près du coin de terre, près des chardons et des herbes, un vendeur des rues, un libraire itinérant avait disposé des livres, et mon œil, en un éclair, aperçoit le dernier ouvrage du père Huang, sa traduction des Manifestes de Yan fu, parue en 1977 chez Fayard. Pour trois euros, j'ai le bonheur le soir de relire ce livre, après un très long intervalle. L'avant-propos est daté du 29 janvier 1976, à Beijing. Zhou En-lai venait d'y mourir, neuf mois avant le grand timonier. Le peuple pleurait le Premier ministre intègre ; il le pleurait selon la tradition,  sincèrement.  Le père Huang était revenu en Chine pour la première fois depuis 1933, après 43 ans d'exil.  Il nous avait confié sa joie d'enfant de pouvoir se perdre, anonyme,  dans la foule, de ne plus être sans cesse sur la sellette, en représentation, de ne plus faire partie d'une minorité voyante, impression d'abord stimulante, puis lassante, ensuite exaspérante, à la fin insupportable, sentiments que je n'ai compris que plus tard, à mon tour, à Tokyo.  Yan Fu (1854-1921), cet ingénieur naval parti étudier deux ans en Angleterre, sonne l'alarme, dans quatre manifestes patriotiques parus en 1895, après les premières défaites de la Chine contre le Japon, la prise de la Corée (soumise au protectorat chinoise), la prise momentanée de Moukden, la capitale du nord, de la dynastie régnante mandchoue, l'anéantissement de la flotte chinoise à Weihai Wei. Il est significatif que le père Huang se soit occupé de cette traduction dans la dernière partie de sa vie. A la suite de Yan Fu, il  ne cessait  de dire que l'esprit de lutte, l'esprit prométhéen, caractérisait l'Occident.  (à suivre).