29. janv., 2018

Pages intimes (16)

Chaque matin, je lis des partitions, ce matin, Bach, Le Clavecin bien tempéré, le vingt et unième Prélude du deuxième cahier, si complexe, que je jouais trop vite étant enfant, et dont je me demande pour quelle raison cachée, qui lui était personnelle, il m'avait été assigné par Carlo Guindani. Mon cerveau, le matin, n'est pas disposé à l'analyse. "Pouvoir et analyse",  deux facteurs rebelles à l'esprit, selon Sviatoslav Richter. Dès que l'on se met à écrire, à penser, la grammaire se déchaîne, enchaîne. La musique, art privilégié des Muses  puisqu'à lui seul elles prêtent leur nom, Muse par excellence, au-dessus de toutes les autres. La musique nous arrache à la terre et nous mène au divin. Muser, nous amuser, nous délecter. L'esprit jouit de lui-même. A mesure que la journée avance, j'y cède, je suis bien obligé d'y céder,  je me plie au monde des hommes. Je lis des imprimés, des articles, des livres souvent inutiles, ou peu utiles, les grammaires me rejoignent, m'accablent, je me mets à réfléchir. Volontiers je ne quitterais jamais le royaume d'Euterpe, j'y planterais ma tente de nomade, ou de demi-nomade ; et pourtant je dois céder à la raison, je ne suis pas un musicien de profession, Dieu en soit loué, car toute profession est une entrave et un fardeau. Même la profession religieuse, hélas, est au fond une entrave et un fardeau, une limitation, puisqu'il importe de ne pas abuser du nom de Dieu, de ne pas se prévaloir de Lui et même de ne pas le nommer, l'invoquer en vain, ou sans précautions. Toutes les morales, toutes les confessions, toutes les églises, tous les prêches et les prêcheurs, aboutissent, hélas, à ce monde angoissant qui nous entoure maintenant, si menaçant pour les esprits lucides, si désaxé derrière ses apparences raisonnables, jusqu'au point de s'interroger et de se demander si ce ne serait pas l'homme comme il faut qui serait fou et le fou qui serait sage. Et c'est dans un pays riche, encore riche, que cette sorte de scandale éclate à son comble, comme si la rançon de la profusion, non seulement matérielle mais culturelle, se montrait sous la forme de l'inquiétude et de l'insatisfaction profonde, en un mot de la tristesse, jointe au ressentiment. Nous avons l'eau et l'électricité, que Bach n'avait pas ; j'ai lu, est-ce vrai ? qu'il s'usait les yeux à recopier ses partitions à la lumière du clair de lune.  Ses manuscrits, d'ailleurs, ont un aspect dément, zébrés qu'ils sont de lignes embroussaillées, griffonnées à la hâte, sous l'impulsion d'une force torrentielle, une énergie qui déborde, emporte tout, nous renverse en nous calmant. Car, de quelque façon, la mesure est gardée, ce sont les barres de mesure, et les fondements dissimulés de l'harmonie qui protègent la raison du créateur comme de l'interprète. Oui décidément, comme le disait Cioran à la fin de sa vie, Bach à lui seul est une religion, est la Religion. Et toutes les musiques, même celles, épouvantables, que l'on dit rythmées, " de rythme" et qui sont le contraire du rythme, puisque pour elles, celui-ci n'est que le battement, à grands coups, d'un cœur affolé, se fuyant lui-même dans une monotonie forcenée, celle du boum-boum ; ou bien le jazz dont la particularité est une sorte de badinage, sans pensée et sans profondeur, une sorte d'ode à la superficialité, une exultation de surface, le contentement de ne jamais aller plus loin que la surface, que la peau du monde, en dehors de quelques notes où un soupir, une plainte brève, un sentiment fugitif affleurent subitement, pour introduire brusquement la joie et l'excuse d'une surprise. 

Le prestige des musiques, même vulgaires, tient à ce qu'elles libèrent du fléau de l'oeil, des images dont le règne n'a jamais été plus obsédant, comme si l’humanité faisait marche arrière. Car les notes, les lettres, les chiffres, les signes, les symboles abstraits, tout ce qui accompagna l'avancée des civilisations, tentaient de nous arracher à la grossièreté du simple visuel.  L'ouïe est plus civilisée que l’œil ; la vue, toujours moins subtile que l'oreille, bien que cette dernière soit si difficile à cultiver, à exercer, à éduquer -- ou au contraire, pour cette raison même.  La radio, non la vidéo, nous fait accéder à des mondes supérieurs. A la radio, les timbres des voix, les souffles, les respirations s'entendent, les esprits se dénudent, le monde des âmes se dévoile. C'est pourquoi j'aime tant cette émission du dimanche soir où un prêtre répond. C'est un grand concert des âmes, menues ou élevées, mélancoliques ou joyeuses, inquiètes ou tranquilles. Toutes à leur manière cherchent Dieu, l’Éternel, l'Infini, un point d'appui, un support, une consolation, un rayon d'espoir, une raison de croire. Ce concert est touchant, infiniment beau, y compris dans ses maladresses.  Je ne m'en lasse pas.  Le prêtre fait écho. Il s'agit moins d'instruire que de faire vivre, accompagner, aimer, incarner le berger. La foi est l'union, le faisceau de toutes les  facultés, pas seulement celles de la raison, de la réflexion, pas seulement le savoir, la mémoire, l'instruction. L'ambiguïté du mot réflexion est la clef du vrai savoir. Le gai savoir. Non seulement le raisonnement, la suite des mots mais le "réfléchissement", le réfléchissement de la lumière,  la connexion au miroir, au Grand Miroir, attribut de la Divinité au Japon.  Et c'est pourquoi la concision, la condensation sont de rigueur, car le puits sans fin du savoir noie et aveugle. La fine amande, le noyau du savoir, personne ne le trouve au fond du puits. Le trou noir du puits est le symbole de l'analyse qui tourne en rond, l'analyse qui n'est qu'un pouvoir, Richter faisait bien de les associer. "Analyse et pouvoir" nous environnent : loi du monde, règle du monde, principes de l'extériorité, piliers de l'extériorité. Saisir l'intériorité, puis faire litière de la division entre l'intérieur et l'extérieur, c'est la Conversion.