27. janv., 2018

Pages intimes (15)

Le tableau des rythmes grecs que je lis dans La maîtrise du mouvement du chorégraphe Rudolf Laban m'éclaire, plus que tous les discours, parce qu'il fait alterner, non des syllabes,  mais des notes de musique, blanches ou noires. Une blanche suivie d'une noire, c'est le trochée ou plutôt, devrait-on dire, "la" trochée, figure féminine ; une note noire suivie d'une note blanche, c'est l'iambe, symbole masculin. La blanche est ample ; la noire, deux fois plus courte, vive, brève. Alternance de longues et de brèves. Le calme, le charme, la grâce, opposés à la force, l"énergie confinant à l'agressivité. Patience et impatience. Or, juxtaposés, ce sont les cinq temps du péon : une blanche, une noire, une blanche, expression d'un déséquilibre qui va jusqu'à la folie, l'excitation érotique ou guerrière. Mais il suffit d'ajouter maintenant une note noire de plus, au centre, pour rétablir une stabilité paire, à six temps : blanche, noire, noire, blanche. Alors apparaît la danse processionnelle, l'ordre. Et, à son tour, cette ordonnance devient agitée, dépressive, dès que s'inverse, comme suit, le schéma : une blanche, une blanche, une noire, une noire ; ou bien, une noire, une noire, une blanche, une blanche.

La musique, plus et mieux que la poésie, traduit et illustre ces principes de mille manières. Et ils s'appliquent aussi bien à la philosophie, à la morale, et au mouvement ordinaire de la vie. Juxtaposer sans précaution, sans écart, le féminin et le masculin, les faire se confronter, c'est courtiser le dérèglement, courir le risque de la démence. Le péon, ce rythme impair à cinq temps : une blanche, une noire, une blanche, est ainsi comme le symbole de nos sociétés contemporaines. Ce rythme est fougueux, brutal, dangereux. Une note noire de plus,  au centre, fait défaut, comme si elle avait été avalée, "mangée", esquivée par un interprète pressé, le musicien, l'artiste malhabiles, qui manquent de rythme, ou plus exactement de mesure. Le rythme n'est pas du tout la mesure, mais la seconde  est essentielle au premier. Le rythme ne saurait être une perpétuelle démesure, bien qu'il l'englobe ou la tolère,  non seulement dans la variété des  schèmes exposés ci-dessus,  mais également par ces artifices que sont les syncopes et les contre-temps. Et tout ce qui précède s'applique à nos pas, à chacun de nos pas, à la fois notre démarche et notre danse intérieure la plus intime. Une blanche, c'est un pas plus ample ou plus lent, plus féminin ;  une noire, un pas plus vif, plus énergique, plus masculin. Tout cela vaut pour nos pas, et nos gestes, et l'enchaînement de nos gestes, et toutes nos respirations. C'est un immense univers d'investigation, un monde complexe à découvrir. Musique, langage, poésie, et mise en scène, théâtre de la vie. D'un autre côté, l'étude et la circonspection se heurtent à des limites, le contrôle cède le pas au naturel, à l'intuition. aux dons naturels. Les cultures chinoise et japonaise, coréenne ont ma faveur mais il est vrai qu'elles sont parfois trop contrôlées, trop disciplinées, tandis qu'à l'inverse la culture occidentale contemporaine, hyper-moderne, vante et prône la liberté totale, la prétendue "libération". En se déchaînant, se désharmonisant, se détonalisant, la musique classique s'est auto-détruite. Il est très difficile, presque exclu de revenir en arrière, à cette ère classique d'équilibre, par exemple chez Haydn ou Mozart, où les dissonances, et les audaces rythmiques, mélodiques, harmoniques, polyphoniques, sont mesurées, savent raison garder. Cet équilibre, qui ne pouvait durer, est source de joie, d'allégresse, d'énergie positive : les passions sont tenues en laisse, domptées, conquises. A la fin, même Beethoven a tenté le diable,  plus encore les premiers romantiques, puis la libération totale a fait entrer le chaos, un chaos extérieur qui masque mal un simplisme intérieur, débilité, avarice, indigence qui se dissimulent derrière la complexité pour donner le change : la simulation de la profondeur, la malhonnêteté, l'insincérité, et finalement l'inauthenticité. 

Par transposition, tout cela s'est produit d'une manière parallèle sur les plans sociaux, politiques, économiques,  et sur le plan du progrès en général,  par la rage ou la fatalité du "développement", évolution ou dégénérescence, décomposition qui ne cessent d'aller plus loin, plus avant vers la pulvérisation, l’anéantissement de toute construction, de la moindre structure. 

Et ce que cela signifie, au fond,  personne n'en sait rien. Ce qui naît, croît, augmente, s'épanouit, se flétrit ; puis meurt, disparaît, avant de réapparaître, en un cycle sans fin. C'est tout ce que nous savons. Qui, quel être, quel objet, quel domaine, quel royaume échappe à ce schéma ? Dans le royaume de la musique, Bach seul surprend et se dérobe à toute règle, tout commentaire. Car Bach est cosmique, plus qu'humain, il est surhumain, divin, indéfinissable, infiniment libre. Le chaos est présent chez lui, extérieurement,  comme intérieurement. Bach est complexe, torrentiel et pourtant réglé ; simple d'une certaine façon. Peut-être sa maîtrise profonde repose-t-elle sur les harmonies sous-jacentes établies sur le cycle des quintes, comme les fermes piliers enfouis d'une colossale construction. Sur ces bases, s'établit une mélodie infinie, avant Wagner,  et une variété, une fantaisie rythmiques qui, pour le profane, ressemblent à de l'immobilité, à une monotonie paradoxale. Bach, dans ses contradictions, est à lui seul une théologie, une expression de la gloire de Dieu. "Pour la seule gloire de Dieu", c''est ainsi d'ailleurs qu'il signait, en latin, ses partitions. In sola gloria dei.  Bach, ce ruisseau, plutôt ce ruissellement, est un sommet. Tout ce qui suit, loin de monter, redescend, y compris les plus grands, Wagner qui voulait rivaliser avec Beethoven, ou Stravinski qui désirait être le Bach des temps modernes. Ce qui ressort de ces tentatives, de ces ambitions trop humaines, ce qui demeure ne sera que la terrible impuissance de la liberté, de la "libération".