25. janv., 2018

Pages intimes (14)

J'apprends qu'un volcan japonais est redevenu actif, après une période calme de trois mille ans. Il n'y aurait pas moins de 111 volcans en activité, dont 50 sont surveillés quotidiennement. Ces chiffres expliquent, à eux seuls, l'incroyable écart entre le monde d'ici et le monde de là-bas. La France n'a pas même un Stromboli et un Vésuve. Ni volcans, ni séismes, ni typhons. Lorsque j'ai tenté de faire allusion à mes expériences d'une terre qui tremble avec violence, tous m'ont immédiatement cité la leur, à Nancy, Strasbourg ou Nice, une infime secousse qui les a marqués. Ils n'en ont vécu qu'une seule, infime ; j'en ai vécu trente, la première quinze jours après mon arrivée à Beijing, même les Chinois avaient peur. Toute expérience profonde est  intransmissible. Les mots, les livres, les idées ne valent pas une seule expérience forte. Nous sommes en mer, en pleine mer, embarqués, ballottés sur une coque de noix, prêts à sombrer à chaque instant. La terre est vivante, la terre est en feu. Tout enfant japonais le sait, par instinct, par hérédité, par atavisme ; il sait qu'il est fragile, qu'il convient d'adopter un profil bas, première condition pour, dans un second temps, essayer d'être fort, de devenir fort. Si les volcans éteints du Massif central se réveillaient, si un séisme frappait Paris, la culture et les idées communes se modifieraient en un éclair. J'ai lentement compris, au fil de mes études, de mes rencontres, que les Japonais, les Chinois n'ont aucune estime pour la vantardise, l'effronterie, les présomptions. Ce n'est pas ces défauts qu'en tous cas John Ma manifeste à Davos, quand il affirme que le monde sera demain, grâce à la technologie, sans frontières et sans passeports. Il rêve, ou il ruse.  Je n'aime pas les frontières, elles sont faites pour être franchies, mais elles sont solides, elles ne disparaîtront pas avant longtemps. Qui voudrait unifier l'Europe devrait commencer par décréter l'union étroite, la fédération de la France et de l'Italie. Ces deux nations ont, pour le moins, deux mille cinq cents ans d'Histoire commune. Tout les rapproche : la langue, la cuisine, le climat général, le tempérament, le caractère, l'art et la pensée. Puis l'Allemagne, l'Espagne. Toutes les discussions politiques et économiques sont vaines et fastidieuses ;  elles tournent comme un moulin, elles ronronnent.

Avant-hier, j'ai surpris la conversation de deux hommes noirs, très dignes ; les circonstances ne se prêtaient pas à ce que je me mêle à la discussion, je n'ai pu identifier leur pays d'origine. Ils s'exprimaient posément et avec noblesse, en un français impeccable, sans ces tics de l'expression orale contemporaine que sont : "Voilà !", "quelque part ..." et  "comment dire ? ". Le pire est "voilà" : les Français paraissent ignorer qu'ils sont à l"étranger : "monsieur Voilà". Le plus jeune de ces deux Africains écoutait respectueusement le plus âgé.  Mon attention fut d'abord attiré par ces chiffres que tout le monde méconnaît, ou feint d'oublier : "En Afrique, dès quarante-cinq ans, cinquante ans, l'homme est vieux, l'homme meurt". Cette disproportion m'est apparue aussi forte, sinon plus forte que la précédente, entre l'Asie et l'Europe, au sujet des volcans et des séismes, de la toute-puissance de la Nature : ces écarts de perspective changent complètement une culture, une philosophie, la vision, la conception générale d'une vie. Puis il fut question de la société africaine, où anciennement la royauté n'était pas une tyrannie, mais une collaboration avec des conseillers, des notables, un système d'assemblées, un réseau de groupes dans les villages : une royauté qui présentait et n'excluait pas des formes de démocratie. Nous avons copié stupidement et sans efficacité la Constitution française, conclurent les deux hommes. Quoi qu'il en soit, car je n'ai pas d'opinion et ne suis hostile ni certes à la démocratie, ni à la royauté éclairée, ni même à l'autocratie éclairée, cette petite discussion m'a fait repenser à Nijinski quand il avance cette perle, cette profession de foi, hautement religieuse : "Je ne veux pas que tous soient égaux. Je veux que l'amour soit égal !" Telle est la plus précieuse des valeurs, non l'égalitarisme mais "l'égalité d'amour". Et il n'est pas commode de la mettre en œuvre !

Nous aurions cependant tort de nous livrer au désespoir. J'ai été le témoin hier d'une autre discussion très curieuse, dans une file d'attente. Un groupe de collégiens et de collégiennes plaisantaient sur leur existence future, en termes odieux, si ce n'est orduriers. Et, comme une jeune femme noire parlait de se faire faire un enfant par un riche employeur, un actionnaire, par calcul, un noir, extérieur à ce groupe, un peu plus âgé, se mit à la rabrouer, et à mon étonnement au nom du christianisme. Le ton monta, la jeune femme noire se dit également chrétienne, tout en s'écriant très fort : "Monsieur, laissez-moi faire ce que je veux de ma vie, disposer de ma vie !" Je me trouvais malheureusement trop loin d'eux tous pour en saisir davantage. Mais j'en ai conclu que la morale, l'avenir moral de l'humanité, en Afrique et partout, possède encore des ressources insoupçonnées. A plus d'un titre, cette file d'attente était devenue une "file d'attente de l'amour".