22. janv., 2018

Pages intimes (13)

 

Hier aura été une journée importante. Après avoir écrit la page précédente, la page douze, je suis allé déjeuner au grand restaurant familial où j'ai mes habitudes. Je m'y rends rarement le dimanche. Le lieu était bondé plus que de coutume, des groupes bruyants y encombraient, très à l'aise, le passage. Tous ces gens étaient aussi français que moi ; ou bien je suis aussi français qu'ils le sont. Je ne sais de quelle banlieue, ou province, ils étaient originaires, ils pouvaient très bien venir de ma province natale, la Bourgogne. J'ai une longue expérience de ces gens, ils ne me sont pas antipathiques, parce que personne ne l'est pour moi. Comme Nijinski, "j'aime tout le monde"; et pour qui me connaît véritablement, je suis sympathique, au sens fort de ce mot (car hélas tous les mots nous ont trahis, tous les mots se sont salis, ont été dévaluée, pollués, par trop d'emploi à tort et à travers, d'usage sans précautions): "être en empathie"  au sens de Nijinski ; non pas penser et déblatérer : simplement "sentir" et "ressentir", communier ensemble, au plus profond. Bref, je les "ressentais", c'est le moins que je puisse dire. Or je me sentais entièrement étranger, distant, séparé d'eux. J"étais à la fois en eux et hors d'eux, irrémédiablement. Cette impression n'est pas nouvelle pour moi, c'est la substance de mes sentiments et de mes expériences depuis mon retour, un retour en fait impossible. Je suis simultanément dedans et dehors.  Et, habitué à bien des allers et retours depuis très longtemps, en particulier dans ces années où je revenais une fois par an, depuis Nagasaki ; quand, dès Roissy, je me demandais : "Mais qu'y a-t-il donc ici, dans la lumière, dans l'air, dans l'énergie ambiante, ou plutôt le manque d'énergie ambiante, dans l'absence de rayonnement, dans cette atmosphère générale, de si distinct du Japon, et de l'Asie entière ?" ; depuis des décennies et des décennies, même avant de voyager longtemps, et loin, dès l'enfance, je me voyais étranger, d'ailleurs, étranger à tout,  exilé non pas politiquement, mais au fond en un sens bien plus dramatique et vital, et rare, exilé sous un angle philosophique, par un prisme religieux.  Je n'en tire aucune fierté, aucune gloire, et bien sûr aucun avantage  monnayable : c'est un fait pur.  Je dois dire que c'est une réalité où je suis à l'aise, aussi familière pour moi que le sans-gêne, l'esprit naturel, archi-naturel, qui règne ici.

Hier j'ai fait un pas de plus pour comprendre que j'étais un étranger d'un point de vue énergétique profond, en profondeur, à l'intérieur du corps, et par toute ma personnalité, de telle sorte qu'en sortir me fatiguait, me désaxait,  et donc qu'être à l'écart, me maintenir à l'écart, tout en faisant ce qu'il faut et quand il le faut, pour interagir normalement avec mes semblables, me définissait et s'imposait une fois pour toutes. Aux longues années que j'ai passées en Chine, et surtout au Japon, s'ajoutent donc celles de mon retour, toutes ces années, continûment, ont été vécues ailleurs, et autrement.  Or c'est le cas de ces gens d'Asie qui vivent en France, à la deuxième, troisième, quatrième génération, ils sont poussés, comme moi, parfois plus que moi, dans la diagonale, dans la séparation, en somme vers le ghetto, en direction du ghetto.  Ce que j'ai encore à rechercher, à scruter, à découvrir toujours  plus en détail, c'est la raison et les modalités corporelles, bio-psychologiques, énergétiques de cet état de fait. Ondes cérébrales, système nerveux, tempi, célérité ou lenteur, tous ces paramètres d'évolution. Car c'est moi qui m'adapte, qui fait l'effort de s'adapter, ce n'est pas la société ambiante, naturelle et normale à sa manière, qui le fait, qui est capable de le faire. Ce sont les Japonais, les Chinois, bien d'autres, qui font ce travail, qui portent en eux cette translation, cette faculté de métamorphose, de démultiplication. Par exemple, cet homme qui ressemble un peu à Soljénitsyne, qui est visiblement russe ou ukrainien, que j'ai croisé une fois de plus sur le boulevard Saint-Michel, sous la pluie, pressé, plein d'énergie, un homme visiblement religieux, excentrique ; je n'ai nul besoin de lui parler pour savoir qu'il m'est proche. Les personnes attirées par la spiritualité, ou la spiritualisation sont à l'évidence plus proches de moi, de nous, mais pas toujours, ou pas entièrement. Il est nécessaire pour cela qu'elles soient expertes, aguerries dans ce que l'on pourrait appeler : "le déménagement de soi-même". Toute cette série de sacrifices vitaux. Et pour ce qui concerne les doctrinaires, ce n'est pas toujours le cas. Une doctrine, un système de convictions, constituent un point d'appui, une armature, une structure de vie.  Hier au soir, le très cher prêtre, rempli de bonne volonté, de compassion, de fraternité, s'efforce de répondre aux questions parfois très difficiles qui lui sont soumises ; il fait de son mieux, et j'en retire que l'érudition théologique, ou les recherches bibliques obstinées sont une impasse. Ce dont les gens, les auditeurs, les esprits inquiets, angoissés, ont véritablement besoin, ce n'est pas de connaissances précises, qui sont sans fin, mais de réconfort, d'amour, de Foi pure, c'est-à-dire d"élévation, d'inspiration, de ce niveau énergétique que d'autres cultures possèdent mieux ou davantage,   parce qu'elles sont moins cérébrales, moins sèches que celle-ci. L'état d'esprit Diafoirus : je vais vous apprendre quelque chose, "il faut savoir que ..." est un échec, une impuissance.  Je ne dirai jamais, je ne peux pas dire : "il faut savoir que ..." Cette formule moderne est un aveu. Certes  il importe de garder la raison, de la cultiver, de ne pas la perdre, mais il convient de se hisser jusqu'aux sources de l'esprit, et pour y parvenir, de tout lâcher, d'accepter certains risques. Ce n'est qu'à ce prix, par ces sacrifices, que les ressources de l'esprit, de l'infini, prennent le relais. Évidemment une église, une doctrine généreuse sont des points d'appui. Or, à notre époque de suspicion  générale, d'intelligence globale, les cadres ordinaires sont devenu insuffisants, ou inopérants.  Beaucoup de bonnes volontés sont ainsi découragées, ou déportées à l'écart, repoussées. Dieu est bien plus qu'un être à notre image, ce qui s'exprime par l'affirmation qu'il est Quelqu'un, une Personne, au-delà de notre échelle,  à laquelle il est possible de s'adresser, de parler comme avec un Père, son propre père. Ces chefs d’œuvre de littérature populaire et imagée que sont les Évangiles, ces pages sublimes, écrites par des génies de la plume, comme le disait Hélène Morand, sont nés d'une réalité historique, d'une figure historique, à n'en pas douter, ce n'est nullement de la fiction, mais dans certaines cultures, il est possible de parvenir aisément à la réalité vivante de Dieu, d'une divinité à la fois transcendante et immanente, dont le pouvoir et l'énergie outrepassent  la Palestine, la Galilée, ces bandes de terre où l’Éternel est apparu, s'est mis à parler à un peuple unique, à le diriger.

Certes le christianisme, le catholicisme, conformément  à leurs noms, à leur vocation,  sont en train de  tenter de s'agrandir, de s'élargir, de couvrir toute la terre, d'embrasser le Tout, mais pour l'homme blanc limité, c'est une tâche très ardue, très risquée, pleine de péril, qui réclame, exige une part de destruction de soi-même, de ses mythes, de ses croyances ancestrales, et il faut le dire, de ses présomptions.  C'est un formidable défi, et même un drame qui se profile. Car les nuages noirs, les propos de guerre qui montent, qui se dessinent, ne sont-ils pas le fait d'une puissance unique qui cherche à préserver ses avantages en péril, ses privilèges menacés par une autre, par d'autres ? et la guerre, c'est toujours l'enrichissement rapide de certains segments de l'industrie, un phénomène synonyme de bénéfices, lucratif d'un côté, mortifère d'un autre, par un équilibre diabolique. Nul ne sait ce qui va arriver, mais ce qui est en jeu, c'est la domination blanche dans la zone de l'Asie-Pacifique, la question coréenne étant un fer de lance dans le cadre de ce gigantesque  contexte, le signe d'une longue histoire qui tourne, qui chavire.

Et en principe, la religion du dominateur séculaire est un long cri d'amour et de paix. Le christianisme, l'évangélisme ne se sont jamais trouvés face à un tel défi, un tel drame, depuis le Moyen Âge.