21. janv., 2018

Pages intimes (12)

J'ai achevé hier la lecture des Cahiers de Nijinski. C'est l'un des documents humains les plus bouleversants que je connaisse. Très russe, à l'évidence, à mi-chemin de Tolstoï et de Dostoïevski. Quand l'armée russe plus tard entre en Hongrie, en 1944-45, Nijinski, qui fut toujours hostile au bolchévisme, soudain se sent guéri, est gagné par l'euphorie et danse devant les soldats. La nostalgie de la patrie, de la terre natale ne quitte jamais l'exilé. Et en même temps, il sait qu'il est passé au-delà ; et définitivement. La plupart des phrases de ce journal intime commencent par "je". Monotonie obsessionnelle qu'aucun écrivain n'oserait imiter, mais qui a sa beauté, comme une longue plaine sans fin d'Asie centrale  Une longue plaine, une longue plainte.  La structure en est simple. Toutes les phrases sont courtes.  Après tout, c'est un "barbare russe" -- Romola le dit, le crie quand elle se décourage -- sans culture, sans formation académique. Un slave étrange, à jamais incompréhensible pour elle, fille d'une riche et célèbre artiste. Mais celle-ci est jalouse, envieuse du danseur dont la célébrité est mondiale, la sienne n'a jamais franchi les frontières hongroises. Et pourtant ils se comprennent, car tous deux sont des comédiens. Un théâtre, un drame dont nous ne sauront jamais l'intrigue exacte se joue entre cinq personnages :  la belle-mère, Emilia Markus (1860-1949), Oscar, son deuxième mari (le premier s'est suicidé), la fille et le gendre et puis le docteur Fränkel, le premier médecin qui s'occupe de Nijinski. Ce médecin, plus âgé peut-être de beaucoup, tombe sous le charme de Romola. Nijinski ne le déteste pas puisqu'il ne déteste personne, puisqu'il aime "tout le monde", mais il le critique parce qu'il boit, fume et n'a pas les nerfs très solides, moins solides que  le malade. Ce dernier se dispute violemment avec Oscar, très anti-russe pendant la guerre, et pourtant il veut jouer comme lui à la Bourse de Zurich. Nijinsky est un monceau, un monstre de contradictions. Il déteste les actionnaires, mais il veut accompagner Oscar à la Bourse. Il ne veut pas vendre ses livres, il veut ouvrir un théâtre gratuit, danser librement, pour une "file d'attente d'amour", et en même temps les soucis d'argent, depuis la rupture avec Diaghilev, le taraudent. 

Les deux pages les plus curieuses du livre sont celles où il s'accuse, se flagelle : "Je ne suis pas Dieu, je ne suis pas le Christ, je suis une bête féroce, un fauve, un égoïste." Il est un jouisseur même s'"il considère toutes les jouissances comme affreuses". "Il est la mort", il est aussi la mort, "il aime la mort". "Penser, c'est la mort", mais même s'il ne veut pas penser, seulement "sentir", "ressentir", ces deux verbes l'obsèdent, le fait est qu'il ne s'arrête jamais de penser quand il rédige avec frénésie, en moins de trois mois, souvent la nuit, ce long journal.

Je voudrais le lire en russe, puisque toutes les traductions sont des trahisons fausses. Par exemple, il écrit souvent : Je "ressens" non quelque chose, mais un tel, quelqu'un, Oscar, ou Louise qui l'aime, la servante suisse qu'il aime en secret. Il a le don de "voir à travers", de lire les visages, il se dit grand physionomiste. Il faut entendre par ce verbe qui a sa prédilection, "ressentir", qu'il possède et cultive cette faculté souple d'entrer dans l'âme des autres, et sous leur cerveau, de lire les pensées. Il a de l'empathie envers tout et tous, c'est un grand intuitif et un maladroit analyste. Sa méthode générale d'analyse, c'est de coller bout à bout deux phrases contradictoires. Il s'intéresse à tout : la philosophie, la médecine, la géologie, l'astronomie, l'écologie dont on s'aperçoit ici qu'elle est issue de Tolstoï : la terre est vivante, en extraire le charbon et les huiles c'est la déranger, la refroidir avant l'heure ; les séismes sont les soubresauts de ses entrailles, c'est un organisme vivant. Philosophe, penseur, moraliste tolstoïen, Nijinski, danseur et plus que danseur, danseur dément, Nietzsche réincarné en danseur, veut "montrer ce que sont la vie et la mort". Ces deux premiers Cahiers portent le titre de "Vie" et le troisième de "Mort" ; l'ensemble a pour sous-titre : "Sentiment".

Il est étonnant et infiniment regrettable que tous les savants célèbres qui l'ont examiné, et pendant trente ans, jusqu'à sa disparition à Londres en 1950, aient tous échoué non seulement à le guérir, mais simplement à le comprendre ; ce n'est pas à leur honneur, ni à l'honneur de leur science. Pourquoi ne l'a-t-on pas encouragé à continuer d'écrire ? et pourquoi, en fait, a-t-il cessé d'écrire ?

Puisqu'il aimait Paris plus que Londres, sa dépouille fut transportée au cimetière de Montmartre. Je m'y rendis, par quelque hasard, il y a quelques années, en compagnie de l'éditeur japonais Torii Akihiko, de passage à Paris ;  une photographie prise à côté de sa tombe en témoigne. Cette tombe, comme celle de Rudolf Noureev au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois, bien que moins belle et moins majestueuse que celle-ci, est très colorée ; un petit danseur souriant l'égaie, comme un enfant bouffon, l'enfant de la danse, au front ridé, le petit Dieu de la danse. Dieu dansant. Petrouchka. 

 

Peter Ostwald : Vaslav Nijinski - a Leap into Madness, 1991  (tr. française 1993)       

Cahiers de Nijinsky (traduits du russe par Galina Pogogeva et Christian Dumais-Lvowski (Ed. Actes Sud, 1995)

The Diaries of Vaslav Nijinski, film, Paul Cox, (2001)