20. janv., 2018

Pages intimes (11)

Dans le paquebot où ils se rencontrent en route vers l'Argentine, Romola et Vaslav n'ont pas de langue commune. Elle ne parle pas le russe, il ne parle pas le hongrois. Sans doute passent-ils par le français qu'il a étudié, mais jamais aimé, l'allemand, un peu d'anglais. Leur langue commune, c'est l'amour et la danse. Il se marie, dit-il dans ses Cahiers, avec une légère indifférence, et le regrette vite. Il s'aperçoit que ce poids, à ses côtés, une femme, bientôt un enfant, vont contrarier son idéal esthétique, l'entraver, fâcher le dieu de la danse. Diaghilev se moquaient des femmes, qui détournent l'artiste de son but, l'amollissent, le fixent à la terre. Le conflit va prendre la forme d'un conflit, significativement, symboliquement, autour de la viande.  "J'aime la soupe au chou, sans viande". "La viande, c'est le désir", "la viande développe le désir" écrit-il. Quand beaucoup d'écrivains souffrent de troubles respiratoires, le danseur sait, d'instinct, comme un yogi, contrôler sa respiration ; son ennemi c'est l'estomac, la lourdeur de la nutrition, de l'assimilation. Il constate que s'il mange trop le soir, il n'a pas digéré au matin, il ne peut bien danser. Et il nous fait cette extraordinaire confidence, fruit de son séjour à Paris, commentaire inédit des Russes en France : "Le coq  français ne sait pas voler, car il mange trop." Il connaît et pratique cet élément-clef de la sagesse asiatique : "Ne remplir son estomac qu'aux deux tiers, au plus".

Ce qu'il désire ardemment, c'est voler, s'élever, approcher Dieu, être Dieu. "J'ai commencé à danser comme Dieu. Je suis Dieu dans le corps." Et néanmoins, par moments, il ne manque pas de modestie. "Je suis en Dieu, je suis une feuille de Dieu, comme la feuille du tremble." Il tremble en Dieu, il est un chercheur. "Dieu me cherche, c'est pourquoi nous nous retrouvons l'un l'autre." 

Certes il signe "Dieu Nijinski", à la fin du deuxième cahier, le 27 février 1919, à Saint- Moritz-Dorf, pas si loin, en Suisse, du Sils-Maria de Nietzsche. En lisant ces lignes, le lecteur bienveillant se prend à regretter qu'il ne soit pas devenu, à l'instar de ce dernier, un penseur, un écrivain.

Il va avoir trente ans en mars 1919. Il est connu dans le monde entier. A dix-huit ans, il a aimé Gogol, Dostoïevski, il a voulu les imiter, il les a copiés, il a particulièrement apprécié L'idiot, et les bouffons de Shakespeare.  "Je suis un bouffon, un bouffon de Dieu". Car l'idiot est "un homme bien". Car l''idiot est amour. "Ma folie, c'est l'amour de l'humanité". "Ma maladie, c'est une maladie de l'âme".

Dans ces Cahiers autobiographiques, qui parfois sonnent on ne peut plus  normaux, il ébauche une doctrine, une philosophie.  "Je suis un homme en Dieu, je parle par la bouche de Dieu".  "Tout le monde se dispute, on ne comprend pas Dieu". Ainsi que bien des fous, il se prend pour un prophète, il parle d'or, et en tous cas il n'est jamais ennuyeux, ni inintéressant. "La terre est la tête de Dieu, Dieu est le feu dans la tête". Il expose même une importante théorie sur les tremblements de terre. Ceux-ci sont le signe de la vie de la terre, de la persistance du feu en son sein. car le globe est en voie de refroidissement, comme un ancien soleil. Sans séismes, "elle s'éteindra, et la vie de l'homme aussi. " "Je suis un tremblement de terre.". La terre est un "État unique, sans frontières".  "Je veux la paix pour tous, l'amour sur le globe terrestre". Bref, ce danseur est un philosophe, presque un théologien. Comme Teihard de Chardin, il développe une théorie de la souffrance et de l'utilité des maladies. : "Les malades travaillent en Dieu, sans le savoir". Selon lui, comme selon Tolstoï, l'église a déformé la doctrine du Christ. "Je suis l'esprit dans le corps, la nourriture spirituelle." "Le sang du christ n'enivre pas". Du moins pas à la façon d'un vin ordinaire : l'ivresse qu'il provoque et propose,  garde un côté sobre.  

Le danseur avoue tout de go qu'il simule la folie, qu'il fait semblant. Il lui a manqué peu de choses pour en triompher. "Je suis un fou qui a de la raison ; mes nerfs sont disciplinés, je m'énerve quand je le veux"

Il est banal et ordinaire, en Asie extrême, de s'emparer des énergies anormales, surhumaines, d'y puiser des forces, sans y succomber. Il est même possible d'affirmer que toute la société, toute la collectivité, et une culture plusieurs fois millénaire, sont organisées exactement dans ce but, afin d'aider, de secourir l'individu, de le protéger dans cette entreprise titanesque, plus que prométhéenne : dérober, ou plutôt assimiler et soutenir, sans se brûler,  le feu de Dieu.

Les Cahiers de Nijinsky, pour qui sait lire, lire avec compassion, sont plus émouvants et bouleversants que bien des livres ; outre qu'une traduction du russe ne peut en donner qu'une version approximative, édulcorée.  Preuve de plus que la vérité sort de la bouche des déments, comme elle sort de celle des enfants, qui sont aussi des déments, en leur genre. Preuve, à la lumière des débats confus de l'actualité, que nous sommes tous des anormaux, mais hélas ! jamais de la même façon, et qu'il existe une anormalité de la raison, de la logique, et de l'obsession hyper-démocratique, rigoureusement, avec trop d'acharnement, mathématiquement égalitaire. 

Et d'ailleurs, Nijinski prend un plaisir malin à juxtaposer les contradictions, écrivant aussi bien "je suis Dieu", que "je suis en Dieu, je suis le Christ, je suis un homme, je suis une feuille de Dieu". Et nous livrant, de surcroît, cette perle, fruit de l'expérience : "Le coq français n'aime pas les contradictions".  C'est en effet son moindre défaut, dont il est, je crois, en passe de prendre conscience -- et, peut-on espérer, engagé enfin sur la voie de s'en corriger ; enfin de s'amender, de se réformer.