19. janv., 2018

Pages intimes (10)

 Langage et nourriture : deux tourments de taille pour l'exilé, déjà pour le touriste qui, un court moment, une semaine, un mois, six mois, peut croire qu'il l'est devenu. Deux ordres de grammaire. Qui étudiera celle de la cuisine, la syntaxe des aliments  ? Échange, circulation qui, perturbés, suffisent à nuire gravement à la santé, physique et mentale,  d'un être sain, ou presque, bien d'aplomb dans ses habitudes ; certain d''être dans le vrai, dans le réconfort, au fond pitoyable, d'être énormément naturel ; plus naturel que quiconque. "Coincé", emprisonné, ligoté dans son naturel

En 1919, Nijinsky se met à écrire frénétiquement, empêché de danser par sa brouille avec Diaghilev ; celui-ci, jaloux, ulcéré de son mariage, veut détruire l'idole, Pétrouchka,  qu'il a faite, fabriquée, et adorée. L'écriture, comme la danse, est une planche de salut, une consolation, un soulagement. Comme tout art, toute pratique, tout usage de ses mains. Nijinsly se voit, se rêve écrivain. Il écrit en russe, parfois mêlé de mots polonais, de majuscules mal placées, de signes bizarres. Il s'imagine que l'on publiera, non l'imprimé de ses écrits, mais son écriture réelle, sa calligraphie, ou plutôt les traces maladroites mais irremplaçables de ses doigts  D'ailleurs il dessine aussi, avec des crayons de couleurs ; il cessera bientôt d'écrire, jamais de dessiner.

Il est vrai que le Journal, publié en 1934 par sa femme, est arrangé, remanié, censuré. Les cahiers publiés sur le tard (1995), in extenso ou non, sur l'autorisation de leur deuxième fille, Tamara, sont plus inquiétants. Je maintiens cependant que ces écrits ne sont assez souvent par plus délirants que ceux d'un écrivain sincère, libre, inexpérimenté. "Je suis Dieu, je suis le Christ" y lit-on. Et aussi, sous une forme plus crue, plus triviale à vrai dire : "je suis Apis" ; somme toute, je suis l'énergie primordiale, je suis éros incarné. Peut-être Nijinsky, quoique moins doué, moins écrivain, est-il pourtant moins obscène, moins fou, après tout, que Jean Genet ? "Je suis le sentiment",  "je sens, je ressens", "je ... je ..." mots qui lui sont chers et qui s'accumulent, inlassables, attachants sous sa plume.  Sa fille préférée, la première, Kyra, ne croit pas qu'il soit fou ;  sa femme, que d'ailleurs les médecins accusent d'être psychopathe elle-même, à peine. Selon elle, il est la proie d'une force mystérieuse, qui le domine, le pousse à la violence. Cette dernière, à en croire les notes de clinique publiées plus tard par Ostwald, a de quoi inquiéter, c'est certain. Il passe de la prostration silencieuse à l'action la plus vive, déchaînement qui n'a rien de surprenant chez un danseur, un sauteur.  Ce qui sidéra les Parisiens, au théâtre du Châtelet, ce furent ses sauts ; certains se demandèrent  si ces diables de Russes n'usaient pas de stratagèmes, si le spectacle n'était pas truqué ; il fallut vérifier que leurs semelles n'étaient pas en caoutchouc, le plancher de la scène aménagé, qu'ils n'étaient pas de véritables magiciens. Vexé, atteint dans sa dignité, Nijinsky dut rétablir la vérité : "Je ne suis pas un sauteur, mais un danseur." Après tout, les Parisiens découvrent là, entre 1909 et 1913, la magie de l'Orient ; ils découvrent l'Orient, l'Orient que le "japonisme" de la fin du dix-neuvième siècle, que l'Inde britannique, que la Perse, les Persans de  Montesquieu, la marche turque de Mozart, le Siam de Louis XIV, et bien d'autres phénomènes rares et curieux, introduisaient, manifestaient par exception, par anticipation. Magie de l'Orient toujours inconnue, que les Parisiens médusés, ont, auront à découvrir. Tapis et poésie, deux arts de base de la Perse, deux aménités de la vie pure. Jadis, un historien, au Collège de France,  n'alla-t-il pas jusqu'à dire que la défaite des Perses face aux Grecs signa le recul de la civilisation ?

C'est ainsi, par exemple, que le fléau ou châtiment d'être médusé, ou l'art de se méduser soi-même, la "catatonie", longtemps considérée comme un symptôme d'anormalité, est passée de mode dans les manuels de psychiatrie, à en croire Oswald, de même que sa cure par les chocs à l'insuline, le fameux traitement inventé par Manfred Sakel (1900-1957) que subit maintes fois Nijinsky, avant les électrochocs, de sinistre mémoire,  qu'un ami d'enfance, j'en reparlerai quelque jour,  et j'en parle déjà un peu dans Le pis de la race,  subit à l'âge de dix-huit ans, avant de  devenir agrégé et docteur en philosophie.  Le livre d'Ostwald, qui est un spécialiste de ces questions, montre bien l'inanité et les impuissances du monde des médecins, des neurologues et psychanalystes, dont les célèbres Bleuler, Coué, Freud, Adler, Binswanger, devant le cas Nijinsky.

La catatonie est une rigidité musculaire, ou plutôt une immobilisation, volontaire ou semi-volontaire, parfois involontaire, aggravée, dans un contexte occidental, par un mutisme obstiné.  C'est au fond l'état d'éveil, une attention extrême de tous les sens, un décollage du monde humain ordinaire, un détachement du plan de base, particulier aux saints, et aux artistes, de temps en temps aux gens ordinaires. En cas de détente et de maîtrise absolue,  pour les experts, une danse immobile. Une libre paralysie, a piacere, étonnante pour les scientifiques occidentaux et les observateurs naïfs, très banale en Orient.  La "stupeur" des Parisiens, face aux Ballets russes, n'en constitua qu'un maigre et vulgaire apprentissage. (à suivre).