18. janv., 2018

Pages intimes (9)

"Je suis Apis, l’Égyptien, un Indien, un nègre, un Japonais, un Chinois, un étranger, un inconnu", profère Nijinsky dans son Journal. Né à Kiev, officiellement russe, polonais par les deux versants de sa lignée, de surcroît d'ascendance asiatique, tatare, mongole du côté de son père, le danseur, je l'ai dit dans Le sherpa, eût conservé, je le crois, son équilibre au Japon.

La danse est un art qui met à contribution le corps, ses rapports avec l'espace, le cosmos, l'univers, sans instrument annexe. Le corps vivant est l'instrument, ses facultés de mouvement et d'immobilité. La célérité, la vitesse qui relient l'espace et le temps, comme un pont. Un pont invisible, aérien ; diagonale à géométrie variable, multiforme, flexible.  Le pianiste travaille sur un établi, une table de plus d'un mètre et demi de long et quinze centimètres de large, un clavier, table de travail,  qui anime deux cents cordes ; le violoniste, sur un espace plus réduit encore, minuscule, lilliputien, et quatre cordes frottées avec du crin de cheval.

Comparé à eux, le danseur est immensément libre. Il n'a pas de support. Ou plutôt le support, l'instrument est enfoui au dedans de lui-même. Il est vrai qu'il est porté par la musique, et une partition chorégraphique dont les signes complexes ont été ardus à noter et définir au fil des âges. Avant tout, par la partition suprême : celle de l'esprit, de l'âme, du génie chez Nijinsky. Don fragile.

Apis, c'est le taureau dont les cornes sont ornées du disque solaire. Symbole de fertilité, dieu de la puissance première. Apis, force primordiale. Marié à vingt-trois ou vingt-quatre ans, à la veille de la grande guerre, en 1913, avec la Hongroise Romola de Pulszky, le protégé, l'amant de Diaghilev, redevient un homme normal, à ceci près : son mariage, son véritable mariage est autre. C'est "le mariage avec Dieu". Formidable, déconcertant, prodigieux aveu. Son Journal que je suis en train de lire, dans ses deux versions, la première expurgée, il faudrait avoir accès au manuscrit conservé par la famille --  trahit le plus souvent les désarrois et les ambitions d'un homme tout à fait normal. Il est bouleversé par la grande guerre, l'hécatombe. Il désire le bien du monde, il aime tous les hommes d'un amour dévorant ; les divisions politiques, les querelles ne l'intéressent pas. Il a discuté des nuits entières avec un danseur tolstoïen faisant partie de la troupe des Ballets russes, pendant la tournée en Amérique latine. Au mécontentement de sa femme, il rêve de sacrifice : rentrer en Russie, s'établir à la campagne, devenir un moujik ordinaire.

J'ai longtemps cru que Romola, cette union,  lui a nui.  Mais si c'est vrai, c'est malgré elle. Elle l'aimait sincèrement, elle voulait l'aider, son livre, son récit en témoigne.  Ballerine elle-même, elle l'admirait, elle aimait la danse, son art, leur art. Mais il devient violent, elle s'inquiète ; sa mère, une actrice célèbre à Budapest, chez laquelle ils logent en pleine guerre, avec leur fille, la petite Kyra, qui épousera plus tard un autre prêtre de l'art, Igor Markevitch -- s'inquiète. Des voyages incessants, les tournées, le vertige des langues différentes (le hongrois, le russe, le polonais, l'espagnol, l'allemand, le français, l'anglais), la guerre, l'infini déracinement, l'exil perpétuel des artistes, tout cela éprouve des nerfs tendus à l'extrême, plus sensibles que la norme.

Et pourtant, le grand sujet des disputes dans le ménage, ce n'est ni l'argent, ni l'incertitude des temps, ni la belle-mère et son nouveau mari : c'est la consommation de viande. Tolstoïen, Nijinsky ne tolère pas la souffrance des animaux. Sa femme, appuyée par les médecins, sur ce point s'oppose fortement à lui.

On reste sous l'impression, en lisant ces confidences intimes, que personne ne comprend véritablement le souci de légèreté du danseur, les avertissements de son corps qu'il est seul à connaître. En d'autres temps, dans une certaine mesure le nôtre, en un autre lieu, le Japon, l'Asie, ces querelles ridicules perdraient  toute raison d'être. (à suivre).