15. janv., 2018

Pages intimes (8)

Plus que jamais, l'ethno-psychologie est la clef de notre temps. Une manière d'être qui est naturelle de ce côté-ci de la frontière ne l'est plus de ce côté-là. Les personnes de bonne volonté abondent. L'esprit est large, mais le corps, la chair résistent. La tolérance de la matière vivante a des limites. Les religions qui prônent l'amour, la fraternité, y compris le républicanisme, la laïcité bien comprise, l'aide mutuelle, c'est-à-dire le versant politique de la solidarité avec les autres êtres vivants,  sont rongées et affaiblies par des divisions, des opiniâtretés de doctrine, qui, tout compte fait, ont peu de sens profond, sinon la préservation d’intérêts ou d'habitudes. Si, par extraordinaire, revenaient parmi nous le Christ ou le Bouddha, ou d'ailleurs Rousseau, Socrate, certains croyants zélés, certains zélotes auraient bien des surprises. Comment imaginer que ces personnages généreux soient prisonniers d'un esprit étroit ? Ils sont, seraient de grands déracinés, tout proches des exilés, des transmigrants, enracinés "dans l'absence de lieu" -- expression sublime de Simone Weil -- dans un impossible lieu, dans le ciel, comme ces petites plantes vivaces, entêtées,  orchidées dit--on, qui, au sommet des grands arbres, tournent et tendent leurs racines vers le haut dans l'espoir de survivre.

Le commerçant arabe chez qui j'achète le dimanche soir un pamplemousse avec une régularité maniaque, affiche  au-dessus de ce fruit orange comme un soleil, qui m'est chaque jour indispensable, une petite ardoise où est écrit : pamplemousse en provenance d'Israël. Les fruits ignorent, devraient ignorer les querelles des hommes. Quand je rends visite à ce commerçant, à peine entré dans la petite boutique, je ressens une joie particulière. Il me semble être revenu au Japon, mais je n'ose le lui dire.  Des éléments mystérieux, des codes secrets  le rattachent au Japon, pays qu'il ne connaît pas, où jamais il n'ira. Une familiarité, un chant obscur venu du cœur, une intériorité profonde me rappellent là le Japon. Il ne demanderait qu'à bavarder, je ne bavarde pas, et aucun sentiment mauvais ne naît de ce silence. Accepter, tolérer le silence sans gêne, tranquillement, ce signe ne trompe jamais.

Il y a quelques jours, je me suis souvenu de ce que m'avait dit une Française dont le nom m'échappe, à Tokyo ; elle et moi nous n'avions alors que quelques années d'Asie, trois ou quatre,  greffées sur notre peau, notre dos, nos épaules, notre personnalité. Combien je la comprenais quand elle me disait qu'à l'un de ses retours, elle avait trouvé les membres de sa famille regardant la télévision, plus soucieux de leur film que d'elle, sans questions, sans curiosité.  Or, maintenant je considère cette attitude comme normale, tout bien considéré, parce que finalement il est impossible de poser une question à l'exilé d'un pays très lointain, et impossible de répondre, impossible d'expliquer, de dire et même de penser quoi que ce soit. Chacun vit dans son film ; obnubilé, absorbé par son film ; plongé, dissous à l'intérieur de sa pellicule propre. Parfois seulement nous rencontrons, par un heureux hasard, quelqu'un qui vit exactement dans le même film que nous ; c'est une grande joie, un soulagement. Pour le grand exilé ce n'est qu'avec un autre grand exilé qu'il peut ressentir cette communion de sort. C'est pourquoi, avant même de partir en Chine, étudiant à Paris, la pièce de Brecht Dialogues d'exilés m'avait intrigué, j'étais allé deux fois la voir dans le petit théâtre, je m'étais rapidement procuré le scénario. La lecture minutieuse de celui-ci m'avait déçu, le texte ne répondait pas à mes interrogations et à mes attentes. Toutefois la situation m'enthousiasmait : deux exilés se croisent dans une gare, échangent des propos, font le point, commentent l'actualité ; puis se quittent ; à plusieurs reprises, comme un mécanisme. Ce sont les circonstances de la vie et de la mort, ces deux points, ces deux extrémités qui se ressemblent. Or, au-dessus, quelque chose surnage, se détache s'envole dans l'inactualité, vers l'intemporel. Qui saisit ce fil, cette ligne, est sauvé, est délivré. Les difficultés, les épreuves particulières de l'exil rendent aptes à ce travail du destin. Elles empêchent de dormir, de rêver d'une manière terne. C'est un signe d'élection. Je crois que certains le vivent comme une souffrance si atroce qu'ils cherchent en s'enraciner davantage. C'est en ce moment, du reste, ce qui se produit devant la globalisation : pris de peur et de vertige, nombreux sont ceux qui se replient sur leur identité, cultivent leurs racines, leur petit jardin, parce que s'enraciner dans le déracinement demande des forces peu communes.  Étudiant à Nancy, j'avais dévoré Les déracinés de Barrès. Et par imitation,  la fin du Pis de la race, cinquième de mes romans évoque le vertige des choix de la vie. Mon ami Jean-Claude Fontaine, venu comme moi de Bourgogne en Lorraine, n'avait de cesse de repartir vers sa chère province, ses collines, son vin, les sources de son village, Laives, où les fontaines s'étagent comme en Italie ; tenir, retenir le fil qui l'y rattachait. Il devait s'y marier, tôt y mourir. Il avait peu de goût pour la rectitude de la Lorraine, son austérité, sa terre jaune, la ligne droite, sans virages, de ses villages. Nous avions pourtant, ensemble, gravi la modeste colline inspirée, presque banale ; atteint, jeunes gens déjà fatigués, la grande croix qui l'orne et la surplombe.

Une étrange logique, une aberrante justice gouvernent toutes choses en cette vie ; un équilibre absurde régit le va-et-vient et les secousses des hauts et des bas.  Nous sommes à la fois malmenés, et si l'on y prête attention, bien menés. Qui fait un livre, qui produit un enfant en neuf mois ; qui parcourt la terre, qui ne bouge d'un pas et danse sur place. En trois mots : je vais, je viens, tout est égal. De telles réflexions conduisent l'un à la mélancolie ; un autre au désespoir. Un troisième à l'enthousiasme. C'est là l'infiniment rare. Ce n'est ni le premier, ni le dernier homme. C'est le troisième homme. L'homme sans terre. L'homme du milieu. En somme, l'homme du Saint Esprit. Celui qui réunit, en lui-même, la lune 月 et le soleil 日, ce qui fait naître 明, la clarté, la lumière, la perspicacité, la compréhension du divin, la divine intelligence. Rare, improbable conjonction. Délire du banal.