12. janv., 2018

Pages intimes (7)

Vivre ensemble.

Qui peut imaginer une expression plus simple, plus évidente ? D'où vient-elle ?

J'ai entendu Michel Maffesoli, le sociologue, en assumer le parrainage. Pour ce qui me concerne, mon attention a été attirée sur elle lors de mon séjour au Japon. Je l'ai donc insérée dans Le sherpa et l'homme blanc, au rang des valeurs asiatiques, parmi les anciennes valeurs, les primitives valeurs. Certes, il n'est pas impossible qu'un livre de Maffesoli où elle apparut et régna, ait été ensuite traduit en japonais ; les Japonais traduisent tout, ce sont sans conteste les premiers traducteurs au monde. "Vivre ensemble", en japonais, se dit  共生 "kyôsei", vivre en commun, tomo-ni ikiru, autrement dit "symbiose", qui, en grec, signifie exactement la même chose. Inutile d'ajouter que les Chinois, qui traduisent plus volontiers "symbiose" par "rapports de coopération", comprennent sans difficulté la traduction japonaise.

Bref, tout ce qui précède ne fait qu'effleurer le sujet ! Car en effet, tirons les choses au clair : nous sommes tous, en principe, des êtres vivants : hommes, femmes, êtres animés, animaux, végétaux, vivants à leur manière, sans compter les pierres, l'eau, l'air, l'oxygène qui permet la vie, l'azote qui ne la permet pas, les gaz, les atomes qui tournent, les électrons qui virent, tout est, sous un certain angle, en mouvement, en vie, sous une forme ou sous une autre ... Nous sommes en symbiose ! Le soleil est indispensable à la vie, la lune joue son rôle, tous les astres, la nuit, bienvenue pour le refroidissement qu'elle procure, la nuit, le noir, changement salutaire.

Sous un autre angle, tout ce qui vit ensemble est en compétition. Les femmes avec les hommes, les hommes avec les autres créatures, les animaux entre eux, et même les plantes entre elles, qui se poussent et se repoussent, se briment, se combattent.  Guerre et paix. Mais qui ne voit, qui ne ressent, qui ne pense que la  paix prime la guerre ? que celle-ci est si forte, si omniprésente qu'il vaut mieux, si l'on est raisonnable, et sensible, et sage, faire prévaloir, autant que possible, la paix ? La concorde.

Maintenant, voici que surviennent de bons esprits, des esprits chagrins, qui nous expliquent que le monde est méchant et cruel, mal fait en somme, et que vivre ensemble est une imposture, qui plus est de a et z, sous toutes les perspectives. Bref, ce qu'a fait Dieu n'est pas bien fait.  Et sans doute ne nous revient-il pas de le refaire, de le parfaire ? Ce ne serait pas ce que nous dictent la raison, et la sensibilité ? l'entendement et le cœur ? Les hommes primitifs se sont combattus, pour les femmes et les biens, pour la terre, le métal, les bijoux, l'or ? Qu'à cela ne tienne, sans doute devrions-nous les imiter, puisque nous sommes toujours primitifs  ?  Eh bien non, il se trouve qu'existe en l'être humain, et chez les animaux aussi, parmi la faune, la flore, un esprit de coopération, un instinct de coopération, de coordination ; et il en sera toujours ainsi. Même les guerriers s'embrassent après s'être blessés et tués. C'est ce qui a été appelé, au cours de la grande guerre mondiale, absurde, inutile, première de ce nom, la fraternisation dans les tranchées. De lassitude, d'ennui, d'horreur, de désespoir, les combattants ennemis se parlaient, se faisaient de petits cadeaux ; les officiers, effrayés, les rappelaient à l'ordre : "Que faites-vous donc là ? veuillez cesser, regagner vos tranchées respectives ! "

Le comique, le grotesque, l'incongru dans l'horreur. Depuis Homère, tous les auteurs d'épopées, de récits de guerre l'ont noté, narré.  Nul n'y peut rien ;  rien n'a changé depuis les Grecs, Héraclite, Empédocle d'Agrigente, Empédocle de Sicile, terre où, remarquons-le, comme au Japon, le peuple est taciturne et parle peu ; il pense, il jouit de la vie, il ressent, il observe.

Or il se trouve que les Chinois, les Japonais, les Coréens, les Vietnamiens, les peuples anciens de l'Asie, très nombreux par tradition,  éprouvent une passion pour la coopération, pour la coordination. Le communisme leur plaisait, leur chantait. L'échec de cette expérience ne justifie pas selon eux le refus, le rejet, le dégoût de vivre ensemble. Tout au contraire. Et d'ailleurs le vivre ensemble existe, se porte très bien. Dans les transports, dans la rue, en tous lieux, le vivre ensemble se poursuit, se donne libre cours. Des êtres incompatibles, ou peu compatibles, se croisent, se frôlent : les altercations, les injures, les incidents sont rares. Moins que dans les jungles et les grands fonds des mers.  C'est en fait ce qui peut peiner certains esprits. Les idéaux chagrinent les réalistes. Le réaliste reste à plat, en bas. Il désire rabattre celui qui s'élève, comme, dit Balzac, le chasseur épaule et tire sur tout ce qui monte, tout ce qui prend son envol. Il existe des esprits faits ainsi, des raisons constituées ainsi. Réduire, abaisser ; si possible détruire.

Vivre ensemble est banal, simpliste. Une famille vit ensemble, les amoureux aussi, les enfants, les écoliers, les moines également, les églises, les citoyens. Il est de notre destin, du destin de tous de vivre ensemble. En effet, ce n’est pas très original.  Mais c'est très précieux. 

Par parenthèse, comme pour toutes les grandes vérités simples, personne ne sait, au juste, qui a créé cette expression. Elle est aussi vieille que l'humanité, que l'univers, que la Genèse. C'est un fait qui n'en est pas un, à force d'en être un, sans cesse contesté, sans cesse détruit, sans cesse reconstruit. Voilà qui nous dit et nous apprend  beaucoup sur les vraies et les fausses nouvelles, sur la vérité et le mensonge. Je me suis aperçu hier que la création du "double échappement" par Erard en 1821, sur la Toile, est de l'ordre des fake news. En des langues diverses, aucune date n'est la même. Comme toujours, Français et Anglais se disputent la paternité des merveilles, chaque nation, chaque chercheur veut être, plus que l'autre, l'inventeur ultime, le créateur en soi, par excellence. Ainsi que pour toutes les grandes découvertes scientifiques, une vérité ou demi-vérité flotte des années  dans les airs, plusieurs savants, en plusieurs points du globe, sont sur sa piste.  Très souvent celui qui reçoit le prix, qui décroche le titre, les honneurs, scintille un moment sous les feux de la rampe, n'est pas le véritable découvreur ; l'injustice est de ce monde.

La Toile, le Grand Filet est pleine d'erreurs, petites ou grandes. Les livres aussi. Tout fourmille d'erreurs, et pourtant la vérité existe.  Inutile de dire qu'en matière politique, dès que des intérêts, des biens immenses sont en jeu, la lutte est encore plus sauvage que dans les arts et les sciences. En résumé, rien de ce qui est humain ne se fait sans coopération, sans coordination, y compris l'effort de dégager une vérité qui fuit sans cesse. Plus on l'embrasse, plus on l'étreint, plus elle se sauve, plus elle s'esquive. La vérité est fugitive, éphémère, fragile, parfois frivole, couverte de voiles, sept voiles. Son contraire aussi, le mensonge, porte des ailes, est flottant, est voilé. De tout cela, de ces voiles, si pénible que ce soit, nous devons nous accommoder. Le philosophe éternel en a vu d'autres. Personne n'enlèvera jamais tous les voiles, au soleil cru de la vérité. Nijinsky, disait son entraîneur italien à la future femme de l'artiste, Romola, Hongroise passionnée de ballets et ballerine elle-même, est un "soleil qui ne chauffe pas". Il mettait en garde cette jeune fille de dix-sept ans  : "Attention ! c'est un soleil : il brille, il est puissant, mais il ne chauffe pas  ". Les soleils sont froids, ou deviendront froids. Les lunes, emblème des poètes, se réchaufferont.