11. janv., 2018

Pages intimes (6)

Mozart est un romantique, Mozart est wagnérien, tel fut mon sentiment après avoir joué trois fois l'Andante un poco adagio de la septième sonate K 309. Feu du chromatisme, volupté de glace, parce que distanciée. Un monde qui n'a plus rien du nôtre. J'ai presque honte d'y avoir accès. Mon privilège est immense. Mais j'ai beaucoup sacrifié pour l'obtenir. Privé d'instrument pendant six mois, j'ai joué sur le couvercle métallique de ma valise, à Osaka. A Tokyo, j'ai pris par tous les temps, par tous les états de fatigue, le long chemin menant au studio du port, lisant les partitions de poche dans les transports, avant et après ma séance à midi juste, de midi à une heure, une unique petite heure. Le jeûne de l'instrument, la privation. En tous domaines, le jeûne joue le rôle de pont vers le feu, il fouette les énergies de l'ascèse. Toute cette civilisation du progrès sans fin, qui mène l'humanité à sa perte, est fondée sur la quantité, quand la qualité est l'unique valeur. Par exemple Mozart a écrit dix-sept sonates, quatre fantaisies, un grand nombre de concertos pour piano. Tout a été enregistré plusieurs fois. Tout reste à faire. C'est ce qui attire les musiciens chinois, japonais, coréens, ils ressentent bien, au fond d'eux-mêmes, que tout reste à faire, même s'ils ne peuvent pas le faire. Mozart est tout entier lui-même dans une seule sonate, une seule fantaisie, un seul concerto. Pour se muer en lui, il vaudrait mieux délaisser tout autre compositeur ; à tout le moins se concentrer sur un seul, pendant de longs mois. Comment un seul pianiste a-t-il l'audace, le front d'être à la fois Chopin, Beethoven, Bach ? qui le peut ? qui peut se glisser en un instant dans toutes ces âmes d'élite ? Mon premier essai sur K 309 a été très difficile, très insatisfaisant hier, dans la petite église russe. Je ne maîtrise toujours pas cet Erard dont le double échappement est anormalement court. Erard a inventé le mécanisme du "double échappement " en 1821 ; le marteau, au lieu de retomber, est ramené en direction de la touche, un artifice qui accroît la faculté de répéter le son ; il est possible que ce mécanisme soit aux origines de la virtuosité de Liszt. Tous les gestes au piano résultent d'un calcul complexe de forces qui fait intervenir les rapports entre espace et temps, poids, vitesse, énergie ; et ces gestes s'enchaînent entre eux après un intervalle, long ou court,  parfois infime, de détente complète ou partielle. C'est en quoi l'art est une science. Mais cette science n'a pas de but en soi,  arc pour décocher une flèche dont la cible est le cœur, le sien et celui d'autrui, le cœur des hommes. L'émotion, l'âme, Dieu même. Tout est là symbolique et transposable à tous les registres de la vie. La science, la connaissance ne peuvent nous tenir lieu de valeurs en soi ; ni l'écriture, les écritures, puisque la lettre est inférieure à l'esprit et même tue la  vie. Le plus important, ce n'est pas le piano, l'instrument, le moyen. Le but est de vivifier. "D'un cœur à un autre cœur" : ce qu'écrit Beethoven au début de sa Missa solemnis  Tout est vivant, même les pierres, qui, au go, sont appelées pierres vivantes : huo shi 活石. Et il en est ainsi aux échecs, et pour la sculpture, pour l'architecture, ces paroles figées, gelées en apparence au dehors, mais chaudes, brûlantes à l'intérieur. Toute pierre est du feu figé ; de la fusion en réserve, de la flamme mise au frigidaire. Flamme qui est femme. C'est la poésie seule qui fait vivre la prose, la pesante et docte grammaire. C'est pourquoi dix vers sublimes suffisent à immortaliser un poète. Mais un vers sublime, même chez les grands poètes, c'est une exception heureuse, la chance, la bonne fortune d'une heure, la trouvaille du travail et du hasard. C'est chez Sri Aurobindo, dans ses lettres, grâce au jugement qu'il porte sur les essais poétiques de ses élèves, que j'ai trouvé un jour la bonne explication de ce qu'est un bon vers, et un vers rare, et un vers ordinaire, et puis une simple versification. Au fond, l'homme a beaucoup de mal à être vivant et à produire du vivant, et à rester vivant. L'empire de la mort est fort et immense. Voilà la raison de la fierté d'amour qui fait la mère : elle n'enfante pas un objet, un robot, mais de la chair vivante qui sort de la sienne ; aucun homme ne peut l'imiter, et même entièrement le comprendre; et c'est pourquoi l'homme, par envie, et par désespoir, enfante par l'art, la pensée et la science.

J'ai mis une demi-heure, plus que de coutume, à me réchauffer au piano, hier. A la deuxième prise, à la troisième, l'Andante un poco adagio, pour mon bonheur, devenait incandescent ; chaque note se mettait enfin à vivre. Cette dénomination elle-même doit être unique chez Mozart, et peut-être chez les musiciens : entre Andante et Adagio, au milieu. Horowitz a choisi, entre autres, la troisième sonate, K 281, sans doute à cause de ce titre : Andante amoroso, peut-être unique également chez Mozart et chez les musiciens. La langue italienne est incomparable, issue du latin, langue divine, lumineuse par ses voyelles, comme la langue japonaise, yamato kotoba, langue de Yamato, le royaume légendaire, le royaume des origines.

Andante, c'est aller son chemin, cheminer, être en mouvement, s'en aller, pas à pas, paisiblement ; Adagio est intraduisible, c'est la lenteur sage, une haute lenteur sage et digne, et profonde, une ampleur. Que dire de l'union de l'un et de l'autre ?