8. janv., 2018

Pages intimes (5)

J'écoute presque toujours, le dimanche soir, l'émission intitulée "Un prêtre vous répond". Les techniciens responsables devraient changer leur musique d'accueil. C'est une mauvaise interprétation d'un Scherzo, extrait d'une sonate pour violon et piano de Beethoven, un air entraînant, affairé, tel qu'il est joué ici. Je ne me sens ni inspiré, ni élevé par cette entrée en matière. Les fidèles, les ouailles sont plus instruits, ou demi-instruits, ou moins ignorants qu'autrefois, lorsque la lecture de la Bible, des écritures, était rare ou interdite. Il n'est pas aisé de leur répondre. Tel est le drame.

"L'homme blanc a longtemps traité ceux qui ne l'étaient pas en sous-hommes" observe un auditeur, Pierre. Cette expression "l'homme blanc", je l'entends sans cesse davantage. Il était audacieux de l'employer en 2009 quand les éditions Gallimard ont osé faire paraître, ont donné l'autorisation, contre toute attente, de publier Le sherpa et l'homme blanc. L'homme occidental, l'homme blanc, l'homme latin, ma dernière trouvaille, l'homme "extrême-occidental", l'occidental contemporain, le vocabulaire n'abonde pas, toujours approximatif, insatisfaisant. Il est vrai que nous sommes tous des vivants, que nous renfermons tous, invisible au fin fond de nous, du sang rouge. Même le président Trump l'a reconnu, clamé dans un discours ; écoutés en anglais, ses discours sont remarquables, c'est un tribun de première classe.

Qui va, qui peut, qui pourra, au point où nous en sommes,  réconcilier, unir, réunir les hommes ? L'ethno-psychologie est la clef de notre temps. La "petite identité" étroite doit céder devant une "grande identité", un itinéraire difficile pour le commun des mortels. Déjà, jadis, quelque part dans une rue des Halles, peut-être tout bonnement rue Saint Denis, le père Huang m'avait surpris en prononçant devant moi, en chinois, ces deux mots cruciaux : Xiao wo, da wo. 小我 , 大我. Le petit moi et le grand moi. Le vaste moi. Comment faire comprendre ce point aux foules ? Je suis beaucoup trop intellectuel, et abstrait, pour y arriver, pour jouer un rôle. Il importerait de rendre l'humanité, dans son ensemble, philosophique. Toute l'économie serait bouleversée par la sobriété, le jeûne, l'abandon des gadgets, des objets inutiles, tout ce qui nous encombre. Les angoisses démographiques seraient résolues par la chasteté, la tempérance, la sagesse, l'élan sublime. Les armes seraient sans emploi. Vues de l'esprit. Utopie. Ce qui s'oppose à ce programme, c'est ce que l'on nomme le diable, les diables. L'esprit de pesanteur, l'esprit de complication.  Le trouble, la confusion. Pour comprendre, analyser, percer l'énigme, nous en étions venus aux très gros livres, aux "sciences humaines" qui apparaissent de plus en plus vaines,  démodées, impuissantes.  Sartre consacre des livres épais à la saisie de l'homme dans son inextricable écheveau dialectique : Jean Genet, à sa façon "saint et martyr" ;  Flaubert, l'idiot qui gagne en perdant. Il importe de tenter de dérouler la pelote d'un fil sans fin, terriblement embrouillé. A l'autre extrême, un acte bon, un seul, un acte généreux, un don, un sacrifice, un miracle gratuit, sauvent le monde, un court laps de temps, l'espace d'un maigre instant. C'est à la portée de chacun de nous. Une contribution modeste. 

Parmi tous les messages de vœux, signes d'amitié ou d'amour, qui vont reprendre avec le nouvel an chinois, je n'en retiens qu'un seul, pour ce qui me concerne. Un ton, le ton, comme en musique, la tonalité dit plus que le contenu,  les idées. Le message ne tient pas même au style, mais au ton ; le point de vue, l'angle d'où surgit l'écho, ou le cri, l'appel vrai des profondeurs. Et le degré de sincérité, ce qui touche finement, mais intensément, le cœur. L'Andante un poco adagio de la sonate K 309 de Mozart, qui me trotte dans la tête. Quelques notes poignantes, indices d'une douleur sincère, désarmée.  Ce ton, je l'ai écouté dans la lettre simple d'Anne H. L'explication, la raison en est claire : Anne est non-voyante, de naissance, depuis toujours. Ce n'est ni une théorie, ni une idée.  C'est un lot simple, déconcertant. Direct comme une flèche. Ce que nous voyons, les couleurs, les formes, elle ne le voit pas ; elle peut seulement, vaguement, le sentir. D'ailleurs le musicien, parmi les artistes, est le plus proche de l'aveugle, puisque, pour lui, l'invisible, ce qui ne se voit pas, possède seul une grande valeur ; il travaille, il vit, il tressaille dans le royaume de ce qui n'est pas sous les yeux. Il habite dans un autre monde, construit tout à fait hors du visible ; ses formes, ses architectures, ses couleurs sont une création  inimaginable, inconcevable  pour qui demeure attaché au plan visible, au plan ordinaire, à l'univers primaire. L'audible n'est pas primaire ; il est premier. Le peintre, le sculpteur, l'architecte peuvent, à bon droit, se sentir concurrencés, distancés par le musicien.

Le ton, la tonalité d'Anne H. dans son message m'a rappelé Simone Weil. Un ton qui  part directement du royaume de la douleur. Le ton de la tragédie grecque. Le ton poignant, aride de la fatalité. J'avais l'impression étrange, après tant de demi-vérités, de demi-faussetés, de demi-sincérités, de calculs, contraintes, ressentiments cachés, de toucher du doigt, enfin, le réel, le réel brut ; d'atteindre le socle.  Il est curieux que Simone Weil, juive, paraisse plus émue, bouleversée par le ton grec que par le ton hébreu. Elle a écrit des pages sublimes sur la sobriété de la douleur, sans clinquant, sans richesses, sans luxe ; une sorte de désespoir sec, avare de mots, avare et sévère, un peu rigide dans l'image.  Là encore, proximité avec le Japon, lien entre l'archipel japonais et l'archipel grec, que Lafcadio Hearn (1850-1904) a, très tôt, repéré. Les grandes douleurs sont muettes. J'ai la faiblesse, parfois, de trouver les Psaumes quelque peu verbeux. D'ailleurs le Christ parle et pense dans ce style :  sobre, incisif, décisif. C'est la proximité du désert, des déserts qui, seule, rend sobre, simple, économe. 

Mozart est prisonnier d'une forme dont il ne peut s'échapper. C'est un volcan d'émotions bouillonnantes qui cherche, en vain, à s'échapper des carcans. Il est trop joué dans la soie, comme une broderie, précieusement ; il ne cesse de faire alterner, à la main gauche comme à la main droite, forte et piano, assez souvent pianissimo, parfois fortissimo ; il se débat dans les chaînes. 

Beethoven a brisé le carcan.

Puis, il est venu un moment, pas seulement pour les musiciens, où l'homme, prétendu libre, se retrouva prisonnier du chaos. Pris à son propre piège.

La prison du chaos. Nous en sommes là.