6. janv., 2018

Pages intimes (4)

Je me trouve hier au soir, par grand hasard ou par logique, sur le trajet du président turc. Parce que je ne dis pas bonjour, parle peu, et à cause de mon apparence étrangère, bizarre, suspecte, un policier de grande taille me demande mes papiers.  Mon passeport numérisé le surprend-il ? -- l'adresse est mentionnée en première page, minuscule, tout à côté de la photographie. Cet homme a moins de trente ans, il ne porte pas de lunettes, il ne discerne pas cette adresse. Son manège dure quelques minutes, il tourne et retourne le passeport dans ses mains. L'essentiel pour lui est qu'il me domine, ou qu'il se rassure lui-même sur l'importance de sa personne et de sa fonction. Je reste calme, je me garde de le provoquer. A la fin, il me dit qu'il me croit, a confiance en moi. Pour un peu nous nous embrasserions.  C'est un brave policier qui fait son travail, je n'ai rien à lui reprocher, loin de là. Seulement je songe aux ressentiments que cette manière d'être, naturelle pour lui, peut engendrer chez d'autres, pour qui elle ne serait pas du tout naturelle. Les cultures subtiles, turque précisément, iranienne, extrême-orientale.  Il serait trop long,  peut-être vain de tenter de le lui expliquer, de lui prescrire une "formation" en ethno-psychologie.  Du reste il a été assez poli, assez courtois, je n'ai rien à lui reprocher, je le redis.  Il est simplement triste pour lui d'admettre qu'il sera pris pour un idiot, ou un hâtif, ou un inattentif, par un Japonais ou un Chinois, un Coréen, un Vietnamien, et beaucoup d'autres, parce qu'il est incapable de lire, de trouver une adresse en première page, écrite en caractères latins, très fins il est vrai.

La raison pour laquelle il ne la trouve pas est celle-ci : il est trop occupé de lui-même,  il ne parviens  pas  à se détacher de lui-même, à se projeter, avec un total désintéressement,  en direction de la feuille écrite, ou de l''échiquier, de l'écran des signes de la vie. En un mot décisif, un peu cruel, il se contemple le nombril. Tel est ce que pensent les extrêmes-orientaux des extrêmes-occidentaux, en tous cas de la majorité d'entre-eux. Le nombrilisme, l'irresponsabilité, l'incoordination, la difficulté de s'oublier, de se sacrifier. Je me souviens que c'est ce que m'avait dit, naguère, madame Vandier-Nicolas, professeur d'esthétique chinoise à l'ancienne École des langues orientales, qui était très chrétienne, en me décochant un regard aigu : "Il faut s'oublier". Elle avait raison pour moi. Et cependant le père Huang, qui nourrissait envers elle des griefs, devait lui adresser, in petto, exactement ce reproche : ne pas parvenir à s'oublier totalement. Comme les Chinois, les Japonais, les extrêmes-orientaux, j'en conviens, je suis narcissique : un lecteur vient de me le rappeler au sujet de mon dernier roman. Tous mes romans sont narcissiques. Le sont tous les auteurs,  tous les écrivains, tous les artistes, y compris ceux qui veulent apparaître, se présenter comme les plus objectifs. C'est Cioran qui, traquant la moindre outrecuidance, les paradoxes cachés du caractère, démontre que plus quelqu'un se croit objectif, ou cherche à l'être, plus il est subjectif.  Ceci vaut même pour les savants : cherchant à être le plus objectif possible, un facteur capital leur échappe, que parviennent à saisir la religion et la philosophie. Je suis narcissique, mais je ne suis pas antipathique, ajoute-t-on. Certes, et j'apprécie le compliment. C'est le narcissisme à l'occidentale qui est souvent antipathique. Le narcissisme à l'orientale n'est pas foncièrement antipathique, pas entièrement désagréable. J'ai parfois craint que, sans cet ultime narcissisme, ce léger poids, tous les Japonais, privés de lest, ne s'envolent dans les airs, ne montent droit au ciel.

Sortir de soi, de son corps, de son esprit, de sa personnalité est une entreprise risquée. J'ai recopié il y a longtemps, sur un petit carnet noir dont je ne me séparais jamais, cet extrait d'une lettre de Bernanos à un correspondant  dont j'ai perdu le nom : "Il vous faut sortir de vous. C'est un déchirement. Impossible de le faire sans se déchirer. Croyez-moi, j'ai essayé. " J'étais alors au lycée, en classe de philosophie, mais je ne comprenais pas ce que Bernanos voulait dire ici ; j'y devinais quelque chose de très important, que j'espérais élucider un jour. Je ne suis pas sûr que j'aurais pu y arriver sans l'Asie. C'est une tâche immense et douloureuse de se séparer de l'ego. Selon Cioran c'est même tout à fait impossible. Même le Christ, ou le Bouddha, finalement, n'y parviennent pas. Il faudrait pour cela que leurs noms soient inconnus, qu'ils ne soient plus cités, que personne ne parle  d'eux, ne s'occupe d'eux.

Admis par surprise à l'Académie française, Cocteau annonce en substance : "C'est un homme sans papiers qui vous parle". L'auteur du "Journal d'un inconnu". L'homme éduqué, l'aristocrate anarchiste devenu un cancre, passé par le stade du cancre, hissé au rang de cancre royal.  Voici encore une ambition, selon Cocteau : ne plus "se constater". Devenir invisible.

Débusquer en soi l'inconnu, l'étranger, c'est l'affaire de toute une vie.