4. janv., 2018

Pages intimes (3)

Tout ce grand remue-ménage social du Nouvel an est pénible pour les philosophes. Comment, par quel moyen y échapper ? car il est impossible pour la société, socialement, de revenir à l'ère d'avant l'invention du calendrier. Pourtant, avant l'Histoire, un tel sentiment a véritablement existé parmi les hommes ; et cette expérience, cette optique  peut exister encore, elle existe encore.  Même l'ère chrétienne, qui n'est qu'une date, est anticipée par Abraham, par Adam, par un fin fond des choses qui participe également  du Christ, s'il est bel et bien  la vérité, et la voie, et le chemin, et la vie. Vaste programme où le Christ se dépasse lui-même, se transcende lui-même.

Au Japon, où tout est religieux, c'est-à-dire imprégné d'une religiosité diffuse, ancienne et profonde, le Nouvel an est une sorte de petit, de court Ramadan, je veux dire une retraite, et une ascèse. Les familles, et toute la nation, se replient dans leur identité secrète, rentre dans une vaste coquille intérieure, la Caverne, un immense royaume souterrain, et aérien tout autant ; au désespoir des étrangers, qui se sentent plus exclus que d'habitude, plus étrangers que d"habitude. Dans mon ignorance, à mon arrivée, j'étais sorti de bon matin, d'un pas plutôt alerte, comme à l'accoutumée, le premier janvier, à Osaka, en direction de la gare d'Umeda, tout était fermé, aucun restaurant, aucun café ; tout était clos, et je me demandais quelle catastrophe, quelle peste  frappait la ville. Et, à mon retour à Paris, après sept années, au Nouvel an, m'envahit et m'agrippa, se saisit de moi cette impression de scandale, tout au contraire, de voir les douze coups de minuit salués, pas même par douze grains de raisin sous le gui, mais par des corps de femme se succédant, de pimpantes beautés, au lieu de la cloche sombre et grave des temples ; les cent huit coups qui chassent les mauvais génies ; le sable qui crisse, en silence, sous les pas d'une foule recueillie, comme pour des funérailles, le deuil de l'ancienne année, le deuil de ce qui passe  Cette gravité, ce sentiment d'immense importance, cette conscience  de soi, mais collective, cette attention au temps, aux êtres et aux choses. Cette chasse à la frivolité, qui peut sembler lugubre, et tout en même temps, cette légèreté, ce détachement sur le fond, blotti au sein de la profondeur, ou greffé au-dessus, en surface.

Pendant ce temps, la situation globale, si l'on daigne s'en occuper, est sans cesse plus dramatique.  L'homme blanc de la Maison blanche, la famille blanche, les grands blancs, cas  psychiatrique inouï, dénoncent comme fou l'homme des antipodes. Commence à se produire ce que j'avais vu, prédit ici et là dans le Sherpa, annoncé encore avant : la psychiatrie des nations, la psychiatrie atroce des civilisations incompatibles. Ce que je vais dire est terrifiant et énorme, mais tant pis. Le choix de Jérusalem, en effet, est logique, coup de maître du grand chef blanc, qui, du reste, est un animal politique de talent, un orateur doué, galvanisateur des masses, comme tous les grands meneurs d'hommes.  C'est Jérusalem délivrée. Sous ce drapeau, derrière ce symbole, la civilisation judéo-chrétienne se rassemble, part en guerre.

Or qu'en est-il, vu de l'Inde ? vu de la Chine ? vu d'une écrasante majorité de peuples avec lesquels je peux facilement aussi m'identifier ? Cette dichotomie taille dans le vif, diplomatie sans nuances, sans aucune subtilité. Gigantesque ignorance de la complexité du monde. Jamais aucune arme, matérielle ou culturelle, n'abattra, ne vaincra toutes ces populations, l'Inde, la Chine, toutes les autres, les nations nombreuses de l'entre-deux. C'est bien plutôt l'Occident judéo-chrétien qui disparaîtra, qui s'auto-détruira, croyant être le Tout, ou sa quintessence, croyant être formidable, unique, alors qu'il n'est qu'une petite partie du monde, qui plus est en déclin, après une longue domination, une incontestable supériorité.  Et le Japon, allié apparent, choisira son camp, le moment venu, le moment opportun. Car le Japon, fidèle à sa grandeur au-dessus des contradictions, dans son goût de la transcendance, est à la fois la plus occidentalisée et la moins occidentalisée des puissances d'Asie.

Qui parviendra à prendre le parti de tous les camps ? embrasser l'humanité dans son ensemble ? l'intérêt général du globe ? C'est ce qu'a compris et tente de faire, semble-t-il, un saint Père venu à Rome, fait notable et unique, d'Amérique du sud, d'un pays de colons, de dominés, d'excentrés. Oui, tout cela est tragique, inédit. Le drame est en cinq actes. Nul n'en connaît le dénouement.