2. janv., 2018

Pages intimes (2)

L'enfant d'hier me hantait la nuit dernière. Son visage effaré semblait dire : "Que suis-je venu faire dans cette galère ?" Il est né, sans l'avoir demandé, en 2007 ou 2006. Il est possible qu'il paraisse plus jeune que son âge, pas de beaucoup. Il n'a pas plus de treize ans. C'est, je crois, Montherlant qui note, dans ses carnets, que la différence entre un enfant de onze ans, de douze ans, de treize ans, est étonnante. Je ne suis pas un spécialiste, j'ai en fait peu d'expérience de l'enfance, excepté de la mienne. Il se trouve qu'après Gyani hier, c'est aujourd'hui le jour anniversaire d'Yves, mon plus grand ami d'enfance. Nous jouions dans le jardin de la maison familiale, qui nous apparaissait un vaste jardin enchanté, alors qu'il est, à nos yeux d'adultes, assez petit.  Mais les thuyas, le saule pleureur, le cèdre, la cabane jaune, les prunus, l'arbuste à perruches, les dénivellations, les lézards sur les murets, les pommiers en espalier, bien d'autres choses encore, nos envies, nos ambitions, nos rêves, en constituaient le cadre enchanteur. L'enfant d'hier, l'enfant du nouvel an, un symbole, un hasard nécessaire de plus, m'a rappelé, plus qu'Yves, les enfants chinois, ou japonais, ou mongols le long du transsibérien, ou russes, ou slaves, Sa sensibilité est extrême, il n'est pas refermé sur lui-même, enfermé en lui-même. Il est furtif, il est fuyant. Ce défaut de la "furtivité", ou de l'esquive, de la fuite, de la fugue, défaut sous une certaine perspective, dans les limites d'une certaine culture, n'en est pas un, vu de très loin, tout ailleurs. C'est une énigme, et une malédiction que la personnalité se bâtisse, se structure  par un enfermement, une coupure. Le cancre à l'école possède cette qualité paradoxale de ressentir plus qu'un autre le dressage, la domestication des herbes folles qui lui sont imposés ; il proteste, il se rebelle. L'esprit libre du cancre, joint à l'esprit stylé de l'homme instruit, voilà le don suprême, l'exceptionnel.

L'enfant d'hier m'a remercié, il vient d'une culture où l'on remercie. Je me suis souvenu d'une expérience que je n'aurais jamais pu faire au Japon, mais qu'un touriste japonais peut aisément faire, au distributeur de billets d'une banque, à l"Opéra. C'était un dimanche matin. Je me suis vu entouré soudain par trois ou quatre enfants, dont une fillette ; les billets allaient sortir, cela demandait un certain temps. J'étais très embarrassé, mais, parce que  branché en mode japonais, je restais très calme, je ne disais mot. Assez vite, je leur ai donné une pièce, presque rien. Et alors, à ma stupéfaction, ils se sont tous enfuis, comme une volée de moineaux. Ce presque rien que je leur avais concédé leur suffisait. Je trouve cette expérience significative. Après tout, ces enfants voient retirer des sommes énormes de ces appareils ; la tentation, puis l'impression d'un scandale, d'une injustice est naturelle. C'est d'ailleurs, dans tous les domaines, plus que jamais, le principe de la société marchande, et qui, comme il se dit, "communique",  au fond trompe et ment. Dans le coin le plus reculé du monde, dans le désert, dans la savane, soudain, l'image de la prodigalité, du gaspillage, de la futilité, de la frivolité, saute aux yeux d'un enfant, d'une mère désolée, d'un père aux abois, ou d'un adolescent avide et assoiffé.  "Regardez, mais surtout n'avancez pas la main, ne touchez pas.". Jamais l'envie, la sinistre envie, la diabolique envie n'a été si forte, si générale, si rapide à se déployer dans le monde des hommes, elle parcourt la terre en un éclair ; elle démange, harcèle, taraude de toutes les façons notre pauvre humanité. Elle prépare et motive les compétitions, les conflits, les guerres. Qui désamorcera ces animosités et ces haines ?