1. janv., 2018

Pages intimes (1)

新年明けましておめでとうございます 今年もよろしくお願いします。 新年快樂万事如意。

Happy New Year. Bonne et heureuse année.

Le japonais et le chinois sont des langues si belles et si difficiles. Dans l'assurance qu'elles le sont et qu'il faut beaucoup d'efforts pour les apprendre, qu'en tous cas  des paresseux n"y parviendront jamais, ces populations puissent leur fierté et leur dignité. C'est ce que l'Occident, après les avoir longtemps humiliées, ignore et veut ignorer. Hélas les faits sont les faits ; les faits sont têtus. Et ils sont défaits par d'autres faits. 

Matin sombre, pluvieux. Je pense à Gyani, mon ami népalais, né un premier janvier. Je l'ai rencontré à Beijing, au coin gauche de la porte d'entrée du réfectoire, dix jours à peine après notre arrivée.  Nous étudions le chinois dans cet Institut. Un seul regard. Une sorte de coup de foudre. Nous sommes toujours amis. Préfiguration, annonce, signe précurseur du livre que j'écrirai des années plus tard, Le sherpa et l'homme blanc. Pourtant, en l'écrivant, je ne pensais nullement à lui, rien n'était calculé. J'ai écrit ce livre sur une impulsion. Or tout est écrit d'avance. 

Ce que je ressens comme l'immense vulgarité et déni de sobriété du monde m'accable. Je sais que c'est un jugement trop sévère, et qu'il ne faut rien juger, mais je n'y peux plus rien. Je ne méprise personne, je ne méprise rien, mais je vis de plus en plus dans un monde intérieur, dans mon monde, un monde plus vaste et plus intense que le monde. Cette tendance a été renforcée par le Japon, le passage à l'extrême Est, un exil semi-volontaire, philosophique,non politique bien entendu. L'exil véritable est philosophico-religieux, ou psychologique. Le déracinement le prépare. L'expatriation est autre chose.

Dans le train, un enfant de dix ou onze ans quête, je lui donne cinquante centimes d'euro.  Il vient d'Europe orientale, il commence bien l'année ; il est maigre, pâle ; pas gai, un air effaré d'acteur, de petit bonhomme tombé dans un cauchemar qu'il n'a pas prévu, pas voulu. "Un rail cassé à Austerlitz perturbe la circulation de votre train". Oui, l'année commence bien. Pourquoi "votre train" ; ce train n'est pas le nôtre, mais "le vôtre". Le train s'arrête pour un temps indéterminé. Je sors une partition de poche et lis, relis la fugue à trois voix K 394 de Mozart. C'est à l'âge de cet enfant que j'ai appris le solfège. En trois mois. Maintenant même des musiciens, me demandent : "Que lisez-vous, qu'entendez-vous ?" Réponse : "Tout". Ou presque. Certains me prennent pour un chef d'orchestre. Je n'ai plus besoin d'un instrument. Brahms disait que la meilleure interprétation était celle qui se déroulait, en silence, dans sa tête. La cohérence des basses, de toutes les lignes de la polyphonie me stupéfie chaque jour davantage. Tout demeure à faire. Et c'est d'ailleurs pourquoi les musiciens d'Asie sont si confiants, ils ont écouté les disques existants et se sont aperçus que tout reste à faire ; ce qui n'est pas pour dire qu'ils peuvent le faire. Ce n'est qu'à la fin de l'Histoire, que toutes forces conjuguées, Est et Ouest unissant leur énergie, leur génie propre, ce que désiraient entendre Mozart, Bach, Beethoven, nous deviendra peut-être perceptible, audible. Je lis les partitions depuis très longtemps, c'est un puits d'émotion sans fond. Certes c'est par instinct, par métier, et même par atavisme, avec toute son hérédité, au départ avec son père, que Mozart rédigeait sa fugue. Tout le travail d'une longue lignée, de générations de moines amoureux des sons, chantant Dieu, aboutit ici : cette floraison puissante mais courte de la grande musique classique ; préparée, annoncée pendant des siècles, ne s'épanouissant qu'un peu de temps. Fragilement. Avec quel soin chaque note est munie de sa charge émotionnelle ! La musique crée un autre monde, fait entrer dans un univers complètement imaginaire. La peinture, les autres arts renouvellent, ou magnifient le monde que nous connaissons. Seule la musique nous parle d'un monde inconnu, sans aucun sens, sans repères pour nos yeux, un petit peu seulement pour nos membres, la circulation de notre sang, via la danse, le rythme.

Cet enfant de dix ou onze ans est peut-être doué, comme tous les enfants. Ses parents l'envoient quêter le jour de l'an ; ils ne peuvent l'envoyer à l'école, à l'école de musique. Immense injustice. Je n'y peux rien, nul n'y peut rien. Qui peut dire, prétendre que cette injustice disparaîtra un jour ? Je ne peux qu'en souffrir, je ne peux que répandre des ondes favorables. Diffuser partout, dans toutes les directions, des ondes psychique favorables. Prière la plus haute.