30. déc., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (85)

Tandis qu'un voile sombre descend sur l'année 2017, je fête la joie d'y avoir laissé ici quelques traces. De même que Noël est une nativité quotidienne, le premier de l'an est une renaissance, à chaque lever de soleil. Au Japon plus qu'ailleurs, tout recommence à neuf, le monde est vierge, tout est effacé, tout est pardonné. L'année qui vient est une page blanche. Le Japon 日本, je le redis parce que peu le disent, littéralement, c'est la racine 本 du soleil 日. A mon arrivée à Osaka, où je devais apprendre cette langue mais en lisais et comprenais déjà le versant chinois, ou sino-japonais, l'une de nos professeurs, dont j'ai malheureusement oublié le nom, m'avait fait remarquer que お歳暮 o-seibo, expression en provenance  du chinois classique, devait m'être connu. C''est en effet le crépuscule 暮 de l'année 歳, la tombée de l'année, la nuit de l'année. Or j'apprenais, puisqu'une langue n'est jamais simple mais embrouille tout, que "o-seibo" signifiait, en langue moderne, les cadeaux de cérémonie, ce que les Chinois appellent sans détours 禮品, les marchandises du rite. Je me demande, rétrospectivement, par quelle intuition prodigieuse j'ai réussi à éviter le piège de devenir un linguiste ; j'aurais pu me perdre dans les méandres complexes de ces deux langues. J'observais ma collègue, Yamamoto-san, qui enseignait le chinois aux experts japonais, à la Japanese international  cooperation Agency (Jica), partir en cours, munie de deux énormes dictionnaires dans ses beaux bras ; elle ployait sous la tâche qu'elle prenait à coeur.  Malgré moi, en dépit de moi-même, je suis devenu un ethnologue, un ethno-psychologue. Je  n'ai jamais oublié, renié la philosophie ; ni la littérature. J'ai gardé, je ne sais comment, le cap ; sans boussole, je ne sais comment, je n'ai jamais perdu le nord.

Ce que j'ai écrit ci-dessus, en introduction, le 17décembre 2016, bien qu'intéressant, est au fond un leurre. Je ne me suis jamais senti seul, ou isolé. J'ai toujours cru que je pouvais, en une minute, parfois en deux secondes, transformer en ami le passant dans la rue. Ce préambule n'éclaire qu'une petite partie de moi-même. Nous disposons tous, en nous, comme de cartes à jouer, d'une multiplicité de "moi". Les écrivains plus que d'autres ; ils ont la faculté, l'aptitude, le goût irrépressible d'entrer dans les âmes, de soulever les peaux, d'ouvrir les cerveaux pour s'y glisser. C'est à la fois un art et un supplice. Je ne sais plus qui je suis. et peu m'importe. Tout dépend de l'interlocuteur, du correspondant. Celui-ci peut faire de moi, littéralement, ce qu'il veut. Je me mets, à volonté, en mode français, japonais, chinois, ou anglais. Et au sein de ces cultures, les variétés de caractères sont sans fin. J'étais sans doute doué pour cette plasticité, cette malléabilité, avant même de prendre le chemin de la Chine et du Japon. Ces deux pays ont poussé ce penchant et ces dons à leur comble. Ce sont, avec la Corée et d'autres pays d'Asie, les plus grands acteurs de la planète. Tout est théâtre pour eux. Un théâtre mystique où la part du réalisme est extrême, tout autant que celle du fantastique. Car, comme le disait mother Teresa, et tous les mystiques avec elle, plus une âme est ancrée haut dans le ciel, plus elle l'est aussi, par une loi d'équilibre, très bas sur cette terre. Ceci peut surprendre : les vrais mystiques sont terre-à -terre. Ils ont étendu les champs du possible, toutes les dimensions, le haut et le bas, la hauteur et la profondeur, la célérité et l'immobilité. Et dans la pièce, comme le serinait Cocteau (car il faut se répéter) la quatrième dimension est ouverte, en direction du public. Nous sommes sans cesse en scène, en représentation.  Au cœur et au-dessus de la mêlée à la fois. "Au cœur de la mêlée", titre des mémoires de Paul Reynaud ; au-dessus de la mêlée, titre du pacifiste Romain Rolland. Guerre et paix. En Dieu et devant Dieu ; à l'intérieur du Dao et face au Dao. Au sein du Fils et au sein du Père. Être à l'aise dans ces mystères, c'est fixer un cristal brillant sans ciller et s'y dissoudre. Se dissoudre dans l'éternité. De même que l'année se dissout : elle ne reviendra jamais, mais elle sera toujours là.

Cette angoisse qui étreint chaque homme et les foules à ce moment de l'année vient de ce sentiment que tout passe et que tout demeure en même temps. L'impermanence éternelle. 無常. Cet inconfort, ce malaise du monde, cette ambiguïté s'exprime de la façon la plus vulgaire comme la plus noble. Il y a ceux qui rient et ceux qui pleurent ; ceux qui chantent sans bruit, dans leur cœur, et ceux qui plaisantent. Les plaisantins, les rieurs se sentent très forts ; ils ont le droit de se moquer de tout, sauf d'eux-mêmes.  Le rieur léger et fin cultive l'humour ; le rieur lourd, la farce. La farce est une force, nul n'en disconvient. Je tiens qu'en toutes choses l'allègement est préférable.

L'allègement résout tous les problèmes économiques et moraux. D'abord, si chacun s'occupait de ses propres affaires, et non très volontiers de celles des autres,  ce premier miracle transformerait le monde. Même la science, les machines, les robots s'allègent, ou cherchent désespérément à s'alléger. L'intelligence est un allègement. A contrario, l'inintelligence est le fardeau, le poids par excellence. Madame Oda Tomoko, veuve de l'astro-physicien Oda Minoru, membre de l’Académie des sciences du Vatican, me confiait, en soupirant  : "Comme tout est lourd ici ..." .  Au Japon, la lourdeur est un péché. La pire des fautes, un crime. Une erreur. Simone Weil, l'auteur de La pesanteur et la grâce doit certainement, de son ciel, planer au-dessus du Japon, et rêver d'y descendre, d'y renaître ; hanter ces îles.

Je suis allé si loin, y compris dans la critique de mes amours,  qu'il m'est arrivé, à dire vrai, de penser et d'éprouver que les Japonais exagéraient dans la direction de l'allègement.  Comme dans celles de la pureté, de la virginité. Il faudrait un livre entier pour en traiter, le Japon est le pays par excellence de l'immaculée conception. Le père Kolbe, martyr du bunker de la faim,  ne s'y était pas trompé, qui créa à Nagasaki, avant-guerre, une filiale des petits  frères de l'Immaculée ; il est même possible d'y déceler un lien à la fois logique et absurde, d'y voir et d'y lire une cause rétroactive, ou un effet rétroactif du choix de cette ville pour cible atomique. Le diable de l'Atome hante tristement le ciel des pays du soleil et du matin calme, comme si leur grâce servait de paratonnerre. Au tournant du siècle, à Tokyo, sur une impulsion, j'écrivis un drame en cinq actes où le diable, l'Atome, monte sur les planches.

Notre paratonnerre. Ce fait nous confère une immense et tragique responsabilité ; tout comme un ami de Jean Cocteau lui suggérait de considérer que, par son invisibilité et sa limpidité, son goût pour la foudre, la pointe, la fulgurance, il servait, en son temps, de paratonnerre à l'ensemble des écrivains. Tout est signe en ce monde. Il est très difficile de déchiffrer les signes. Le monde se portera mieux à partir du moment où nombreux seront ceux qui verront clair, ou un peu plus clair, dans les signes, non seulement les "happy few" de Stendhal, le contempteur des "âmes basses", mais, osons l'espérer, et y travailler, un nombre sans cesse croissant d'amis du bien et du beau.   Fin (ou halte).