28. déc., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (84)

Lorsque j'ai commencé à écrire ici, je m'imaginais recevoir la visite d'un ou deux lecteurs, non par jour, mais par semaine, si ce n'est par mois. J'ai sous-estimé la puissance de la Toile, du Grand Filet. L'année 2017 m'a été favorable, je la quitterai à regret. Plus me plaisent les chiffres impairs que les chiffres pairs ; plus encore les nombres premiers, qui ne peuvent se diviser que par eux-mêmes, comme 11, 13, 17. Sans doute est-ce là un effet de mon goût, ou penchant pour la singularité. Sous l'angle philosophique et moral, un peu plus de singularité, moins de pluralité, aiguille vers plus de bonheur vrai. La singularité puissante n'est ni l'égoïsme, ni l'égocentrisme, ni même l'égotisme. Tout ce qui touche aux grands nombres est mauvais, ou suspect. L'arithmétique, le calcul, d'un certain point de vue, c'est le diable. Jadis, le père Huang me confiait qu'il avait morigéné sa nièce ainsi : "Tu calcules, tu calcules ... " Ce disant, il me fixait du coin de l’œil, et je me sentis vite coupable de la même faute : trop penser. Tout doit venir comme par grâce. Cocteau était suspecté de machiavélisme, et c'était le plus naïf, le plus désarmé des hommes. Max Jacob, qui s'infligea le châtiment de monter à genoux les escaliers du Sacré-Cœur, pour avoir agressé, dit-on, Igor Markévitch, inventa cette formule : "D'habileté en habileté jusqu'à l'oubli ; de gaffe en gaffe jusqu'à la gloire". Du reste, la gloire est une valeur fausse, inutile. La vraie gloire, c'est l'auréole, le halo, la poussière d'or qui entoure et s'échappe du crâne des saints inconnus. La société contemporaine, fondée, architecturée en tous domaines sur le nombre, le grand nombre, a sécrété, et secrète à jets continus, sans le savoir, sans le maîtriser, un poison, un poison violent, devenu clairement son châtiment.

Ce slogan sonne beaucoup mieux en anglais qu'en français : "En vérité, moins est plus".  A l'inverse, "Plus est moins".  Qui applique à sa vie ce mot d'ordre s'en trouvera, s'en portera mieux. Tout autour de nous, la recommandation, la consigne, le prêche universel est contraire : "Plus est plus, plus est mieux". Plus de cadeaux, plus de livres, plus de musique, plus d'art, plus d'objets, de machines, plus de mots, plus de pensées, plus d'argent, plus de compétition, plus de désordre, plus de haine. Tous ces enchaînements sont très logiques. Comment freiner ? mieux encore changer de cap ? c'est affaire individuelle. Il sera très difficile, il sera impossible, pour la société hyper-moderne, de rebrousser chemin, ou de découvrir d'urgence, d'inventer tout à coup une nouvelle synthèse, sans le coup de semonce de la catastrophe, sans l'impasse. C'est cependant ce qu'il importe d'espérer. Plus d'amour, plus de désintéressement, plus de sacrifice. Les vraies valeurs ne sont jamais de trop ; il n'y a jamais trop d'amour, d'attention, trop de fraternité. Qui s'intéresse au temps de Cocteau, Jean Marais, Edith Piaf, lit leurs lettres, retrace leurs échanges, s'aperçoit avec stupéfaction qu'ils vivaient comme en famille : "Je t'aime, je t'embrasse, chéri" ; ils n'avaient pas honte de ces mots. Ils ne craignaient pas le ridicule de la naïveté, de l'innocence, de la candeur. Une société évangélique ; une société d'amour et de candeur.

Sans rêve, sans idéalisme, c'est ce que l'Orient, ses modes de vivre anciens, primitifs, prétendument dépassés, ont conservé, préservé avec soin. J'engage qui ignore tout du Japon, ou croit comme tant de gens le bien connaître, à rechercher, observer, étudier une publicité de la compagnie japonaise d'aviation Ana, principalement celle des lignes intérieures, domestiques. C'est un petit film qui présente une nouvelle recrue, une jeune hôtesse de l'air, aux prises avec une poêle à frire ; elle est conseillée, accompagnée, encouragée dans cette tâche, toute nouvelle pour elle ; "aux prises" est inexact, elle sourit à cette poêle à frire, elle l'aime, elle aime son métier, ô scandale, elle est touchante : une école de magie, une leçon de candeur. Ma chère professeur d'esthétique chinoise, à l'Ecole des langues orientales, madame Nicole Vandier-Nicolas, n'aimait pas le Japon : "Les Japonais n'ont rien inventé, me soutenait-elle ; même l'éventail japonais traditionnel est coréen". Elle n'y était allée qu'une fois, ou deux, pour ses études sur le peintre et calligraphe Mi Fu, et son fils Mi You-ren, cela lui avait suffi pour constater, m'avouer, émerveillée : "Dans le restaurant, tous les serveurs dansaient".  La vie est une danse, tout est danse. Cette conclusion unit des philosophies et des personnalités aussi différentes, ou opposées, que celles de Nietzsche, Cocteau, ou Picasso  Ce dernier savait manier le paradoxe comme le prouvent deux de ses aphorismes  célèbres : "Il faut longtemps pour devenir jeune" ; et celui-ci : "Trouver d'abord, chercher ensuite." Le Japon, maintenant la Chine, chérissent une inventivité et une liberté, une fantaisie d'art et de vie, très apparentées à celles de Picasso. Un déferlement des formes, un jeu libre avec le chaos. Or, de même que Picasso a longtemps appris son métier en cultivant la peinture classique, de même, et plus encore, l'Orient honore son passé, loin de le renier, et lui demeure fidèle.  Cette capacité à se mouvoir, sans contradiction, à la fois dans le passé, dans le futur, et dans le présent qui les réconcilie, est un rare et ardu privilège.  Faire table rase : quel orgueil !  Voyez comme la Chine, à la différence de la Russie, se refuse à honnir ses dirigeants passés, tout comme la France, ne serait-ce que pour son code ou ses autres réformes, n'a jamais banni, de son Histoire,  Napoléon.

En dehors des choix pratiques de la vie quotidienne,  où le plus rapide est le mieux, au plus profond,  "et ... et "  est supérieur à "et ... ou", mais exige une force d'âme pour frayer, parmi les fondrières et les ronces, un chemin en dehors des pistes, au-dessus, nullement  au mépris  des contradictions. Quant à "ni ... ni", il incarne la voie religieuse, c'est le chant, l'hymne obstiné des Veda,  en rien accessible à tous. "Et ... ou", en résumé, c'est la politique simpliste, la pratique,  le refrain de chaque jour.  "Et ... et", la politique complexe, la logique aléatoire . ""Ni ... ni", l’héroïsme religieux ou philosophique, la logique émotionnelle, matière explosive, hors de portée du tout venant, à ne pas manier sans précautions. Logique transcendantale, intuitive. Logique de l'art, de Picasso à Mozart. Le feu de l'art et de la foi. Des quatre Fantaisies pour piano de Mozart, deux sont curieusement inconnues, ou peu connues,  les deux premières, K 394 et K 396. La Fantaisie  K 394 se termine par une grande fugue  à trois voix, qui, malgré la tonalité de do majeur, est triste ou mélancolique. Volontiers j''imagine que l'enfant Liszt a appris et forgé son style dans ces oeuvres, où règne la septième diminuée, empire de la tragédie, de la douleur ;  chromatisme, flottement, ambiguïté tonale. Au sein de cette fantaisie débridée, soudain, une inflexion, trois notes tendres évoquent, rappellent l'enfant Mozart que nous connaissons bien. Comme le fruit dans la graine, toute l'histoire de l'harmonie est là contenue, toute la magie de la gamme, l'échelle sacrée. Et le brasier. L'heure du brasier : ce film révolutionnaire en langue espagnole que j'étais allé voir autrefois au petit cinéma, près de la place de la Bastille, près du génie de la Bastille. Le dirigeant révolutionnaire broie les masses comme le peintre ses couleurs ; le pianiste ses touches. C'est ce que Mussolini, et tous les autres, les artistes manqués, disaient faire, ou désiraient faire ; maintenant le Mussolini américain.

C'est à quoi je ne crois plus du tout. Le seul brasier qui vaille est celui de l'art et de la foi. Le pire est de confondre les ordres de valeurs. La vie est une combustion. Respiration, nutrition.  Tout est feu, volcan, fièvres, enfers. De tous ces périls, le feu politique est le pire. Le péril absolu. ( à suivre).