26. déc., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (83)

M'obsédait et me poursuivait avant-hier soir, dans la nuit, le souvenir d'anciens Noël. Au Japon, les dernières années, cette aimantation qui m'amenait du côté de l'église St-Ignace, sur le chemin de ronde surplombant l'université des Jésuites, du côté de la gare de Yotsuya, cette envie d'y entrer, précisément ce soir-là, cette attraction de l'exilé, anxieux de retrouver ses repères ; et finalement, tout compte fait, tout bien réfléchi, ce plaisir de rester à l'extérieur, de résister à l'envie, seul dans le froid, dans le noir, sous les bosquets, guettant de loin le bruit de la foule, les chants, l'orgue, tout ce remue-ménage familier, mais si étranger, si insolite, si déplacé même, au pays des geisha et des samouraï. Ou bien, à Paris, avant même de connaître ce pays du fantastique, rue d'Orsel, par une nuit de neige, cette solitude remplie, consolée par la lecture d'un livre de Schopenhauer ; et quand même, dans la nuit, ce désir inattendu, ce besoin brusque de monter au Sacré-Coeur de Montmartre, par les grands escaliers tout blancs, vides de passants, vides  de croyants et de touristes, déserts ; puis, devant la quantité de neige accumulée, cet abandon subit, ce renoncement, et le retour rue d'Orsel, dans ce Montmartre sinistre que je ne sais plus quelle agence aérienne, la Malaysia Airlines, je crois, présentait, dans une publicité négative, comme une horreur, le recoin désolé d'une terre d'Europe sinistre,  dénué de vie, de jeu tendre, d'enchantement, avec ses réverbères de lieu de crime, luisant avec entêtement, glauques dans la pénombre. Et alors je revenais vers la rue de l'or et du sel, Orsel, nom qui me plaisait, m'envoûtait, me prédisait une longue aventure en Orient, et d'ailleurs, un plombier facétieux et devin m'avait qualifié de "chercheur d'or". C'est ici, rue d'Orsel, qu'à mon premier départ pour Osaka et Tokyo, la pianiste Mariko Terashi vint prendre ma place, amenant, depuis la cité universitaire, son grand piano à queue encombrant tout le petit salon, au troisième étage, avant, quelques mois plus tard de se faire expulser de ma chambre par le propriétaire ; puis, se relogeant, miraculeusement, dans le même immeuble, un étage au-dessous, élève d'Yvonne Léfébure, recommandation qui m'avait suffi pour m'en faire une amie, lui céder mon appartement, pensant qu'elle le conserverait en mon absence ; et du reste, avec cet art du don, de l'offre et de l'échange, cet art du cadeau des Japonais, elle m'avait offert d'aller jouer, dans quelque banlieue de Tokyo, sur son piano d'enfance, chez ses parents, offre que je n'ai jamais eu le privilège, la chance d'avoir à accepter, hélas ! Car, dès mon arrivée à Tokyo, je fus submergé par les offres, les propositions, les amitiés et les amours, combien de pianistes japonaises n'ai-je pas connues, côtoyées, croisées, frôlées, évitées de très peu, au fil du temps, plus que les forces et les tentations humaines peuvent, avec les meilleures volontés du monde, accepter, supporter et satisfaire.

Et beaucoup plus tôt, les Noëls d'enfance, dans ces rues aux noms militaires de la petite ville, rue de l'artillerie, rue Masséna, rue Marceau, rue Hoche, rue du maréchal Foch, rue du général Leclerc, cette ambiance de guerre, de généraux, d'armistice qui n'est pas véritablement la paix, tout comme cette écrivain originaire de Roumanie qui l'évoquait sur les ondes, ces pantoufles garnies d'une unique orange et de papillotes frisées, argentées, dorées, tentantes, cette magie qui valait tous les beaux cadeaux compliqués du monde, à côté du tout petit piano bleu ciel dont je parle à la première page du "Saint de la touche noire", dont les grosses cordes sonnaient un ding-dang-dong qui devait me prédisposer à l'étude de la langue chinoise. annoncer, sceller mon futur.  L'ai-je voulu, désiré ? ou ai-je tout fait pour y parvenir ?  tout me paraît avoir été prévu, annoncé, commandé à distance dans ce qui m'est arrivé, dans ce qui m'arrive, à un point redoutable, effrayant. Et tout est écrit dans mes huit romans, et mes journaux intimes, pour qui sait lire.  Et d'ailleurs, à présent, même cela m'importe très peu, après tout.

Ce qui m'importe, me préoccupe, c'est cette difficulté, ou incapacité à transmettre mon expérience, cette opposition, ce combat croissant entre Orient et Occident, cette résistance à la fusion, à l'amour, ces bruits de conflit, cette passivité et cette résignation au pire, voire cette sorte de jubilation, d'exaltation de certains, dans leur lourd sommeil, leur ignorance, ou leur propension au cauchemar, leur torpeur.  Ce prestige sinistre de la haine, ce goût pour le mauvais présage. Chose incompréhensible pour la plupart, mes voyages m'ont appris à courtiser, à cultiver le bon présage. C'est un art et une science, autant qu'une philosophie et une sagesse. "Regardez  : ici est le mauvais sens, le voici ; et ici, le bon sens ... Où allez-vous donc ? que choisissez-vous ?"  Et, en jetant un oeil furtif, trop rapide, un oeil torve, sans réfléchir, de se ruer avec plaisir, avec une sorte de grimace de satisfaction, d'un grand élan de tout le corps, à coup d'épaule et de coude, avec un rugissement, de se précipiter droit dans le mauvais sens ; c'est de beaucoup celui qui est préféré : il attire, il fascine comme le serpent, comme le précipice. Ou le mur : cette joie insensée, dans cette expression, au fond idiote, horrible, et vulgaire, trop simple, tentatrice : "Nous  allons droit dans le mur, nous fonçons dans le mur". Autrefois, en langue classique, un haut sentiment animait l'orateur, l'écrivain : "Nous courons le risque, messieurs, de sombrer dans l'abîme." La langue, comme à peu près tout, a été souillée, gâtée, sauvagement déchirée. Et, comme le prévoit Cocteau, écrire comme l'on tient une conversation n'est plus de mise, lorsque l'on parle mal. Même ce "on", qui signifierait "homo", "l'homme", ne me plaît guère, moi pourtant qui suis plutôt homophile, une homophilie cependant sublimée, maîtrisée, hostile à toute vulgarité  ; il conviendrait, ce "on", de l'éviter, le pourchasser, de même que Léautaud disait vouloir expulser "mais" de ses écrits, surtout en tête de phrase, où cette conjonction est faible, sinon fautive. L'ignoble a gagné du terrain, mais le noble résiste ; c'est une consolation. C'est, en vérité, un miracle de la civilisation, de constater la résistance de la noblesse, des sentiments élevés, bombardés comme ils le sont incessamment, avec application, avec méthode, avec un acharnement de haine. La haine de la vulgarité et de la médiocrité contre le beau, le supérieur, et le bien aussi. C'est d'ailleurs un réflexe extrêmement logique, c'est un conflit naturel, et de toujours. J'écoutais avec joie et émotion, il y a peu de jours, ce récit d'un jeune missionnaire au Cambodge qui, dès son arrivée, venant de Saïgon, dans les années cinquante du siècle passé, fut touché par les fêtes bouddhistes qui animaient les campagnes ; il avait conscience de toucher un nouveau mystère à étudier, à approcher, à apprivoiser ; il avait cette humilité, ce respect, cette attitude profonde de l'hôte qui observe, qui écoute, qui désire apprendre, recevoir un enseignement du voyage, avant éventuellement d'enseigner lui-même, d'oser enseigner. Il est vrai que si l'esprit est prompt, le corps est faible. Vient un moment où la chair rechigne, où l'exilé, dépassé par les douleurs, les dépaysements qui l'accablent, ses cinq sens exacerbés, irrités, en folie, le harcelant nuit et jour, se replie sur ses habitudes. A la rigueur le mental désire continuer l'expérience, mais le corps dit "non", il n'a plus la force de poursuivre la lutte ;  il lui est beaucoup plus facile de revenir à ses chères limites, à ses chères frontières, à un moi restreint, une identité certaine. Le vertige impose une clôture : c'est assez, pas plus loin, halte, revenons en arrière ; c'est l'étreinte du retour. C'est humain, très humain, trop humain.  Il faut être très fort, audacieux, téméraire, pour passer outre.

Et du reste, au niveau global, non plus individuel, c'est à présent ce qui arrive, dramatiquement. Toutes les nations, toutes les cultures se sont ouvertes, présentées, offertes ; et elles se replient, se referment comme des huîtres, apeurées, effrayées, réticentes, après ce qu'elles ont vu, ou subi ; telle est du moins la tendance. Pour le grand voyageur, pour le grand missionnaire, ce n'est pas agréable à voir, ce n'est pas un spectacle réconfortant, c'est une mauvaise passe, il faut la vivre, la constater, l'analyser, tenter de la dépasser, d'aller encore plus loin. Pour qui n'est pas cynique, amoureux de l'étroit, épris de l'enfermement, il n'est pas d'autre chemin. (à suivre).