23. déc., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (82)

Un an a passé. "La vie est longue", disait ma mère, remarque assez rare pour valoir d'être notée. "Le temps est une distraction de l'âme", pensée  gnostique qui m'occupe l'esprit chaque année, précisément à cette époque, au moment où les jours sont les plus courts, où l'homme primitif devait s'inquiéter, ne sachant pas s'ils allaient oui ou non se remettre à s'allonger, ou si la nuit, une fois pour toutes, allait envahir le monde. Le plus stupide serait que l'homme impose sa nuit, quand la grande Nature, plus équilibrée que lui, plus sage que lui,  sait faire alterner ombre et lumière.

En pleine guerre, dans son Journal de l'année 1942, Cocteau eut le courage, ou la folie d'écrire que l'inactualité est sa boussole. Les penseurs et les artistes dignes de ce nom vivent au sein de l'éternité et ne se laissent pas toucher outre mesure par l'actualité. Ce n'est pas qu'ils la négligent,  ni encore moins la méprisent. Tenir d'une main ferme les fils simultanés de l'actuel et de l'inactuel, tel est le défi relevé par le sage, le vrai savant.

Entrons pour quelques secondes dans le domaine empoisonné, sale, à jamais troublé et troublant, de la politique, de César. Il y a peu, la France était le pays malade de l'Europe. Voici soudain que tous ses voisins se retrouvent en mauvaise posture. En hâte, les économistes révisent à la hausse leurs chiffres et entonnent une chanson gaie. C'est à croire que l'élan, l'enthousiasme, le moral, la psychologie d'un peuple, de ses gouvernants sont l'unique clef de la santé d'une nation.  Et il en est ainsi en effet. L'Asie a le vent en poupe. Le monde blanc doute de lui-même, s'énerve, se fâche, tempête, se démoralise. Cette chute morale,  ce manque de vertu  --  et "la vertu" est avant tout une force, "la force" par excellence disait Tolstoï, reprenant tout simplement la pensée antique, aussi bien gréco-romaine que chinoise, indienne, universelle --, l'Occident contemporain les a longuement recherchés, courtisant non sans acharnement et avec le plaisir masochiste de l'auto-destruction, les forces mauvaises, dangereuses, négatives. Il est tard pour redresser la barre, orienter le gouvernail dans le bon sens, à la fois de la sagesse, de l'intérêt particulier et de l'intérêt général. Les historiens doivent bien savoir que les décadences commencent par l'esprit, par la faiblesse d'une indétermination morale, ce qu'exprime vulgairement le proverbe selon lequel le poisson pourrit par la tête.  A l'échelle mondiale, la religion la plus mal portante, osons le dire  la plus malade hélas ! est le christianisme. Je songe ici, d'ailleurs, à un ambassadeur au Laos, croisé à l'ambassade de Tokyo, juste avant le tournant du siècle, qui, lors d'un cocktail, lançait à la cantonade : "Nous sommes malades." Il me parut alors affolé, agité, hors de ses gonds ;  je ne pris pas très au sérieux son propos, heureux comme je l'étais, à ce moment, de m'éloigner quelque peu de l'Asie, de rejoindre le giron du pays de ma naissance, de mes ancêtres. La nostalgie m'étreignait. Pendant des années et des années, je n'avais rencontré aucun Français, je n'étais pas revenu en Europe, j'avais tout fait pour m'asiatiser, me japoniser, après m'être sinisé ; ma compagne était une intellectuelle thaïlandaise, établie comme moi au Japon, nous conversions uniquement en japonais. Depuis toujours, j'avais tout fait pour être le plus étranger possible à moi-même, pour aller le plus loin possible, au détriment de tout intérêt social, ou personnel, au mépris de tout bon sens pratique. Je comprends à présent que j'adoptais ce style de vie parce que, avec une logique inflexible, depuis toujours, depuis l'enfance, et mes anciens carnets en font foi, je ne me considérais pas entièrement de ce monde ; je n'avais qu'un pied ici bas, certainement le pied gauche puisque j'étais gauche, maladroit, inadapté ; le pied droit restait en haut, ou en bas, ou sur le côté, en diagonale, ailleurs en tous cas.  Je boitais, je clopinais comme le dit Cocteau du poète ; d'où vient ma fraternité avec ce dernier, ma joie d'avoir rencontré, si tard, contre toute attente, ce curieux Français, né à Maisons-Laffitte. qui se sent un étranger, un mutant, et même un espion, sans en être véritablement un, parlant une autre langue, écrivant une autre langue, un français classique, démodé, dépassé, un être invisible, inattendu, surréel. plus que réel. Mais ce fantôme, en Asie, serait normal, presque banal, acclimaté en tous cas à cette zone trouble, nuageuse du globe où la symétrie est honnie ; et aussi l'aplomb, le fil d'aplomb. 

Un proverbe portugais dit que Dieu écrit droit avec des lignes courbes. C'est-à-dire qu'il réussit ce miracle de faire s'aimer, se marier deux lignes contradictoires, incompatibles. Cette composante des forces, c'est la diagonale. C'est aussi la vitesse, unissant et réconciliant le temps et l'espace. Le mouvement vif, vertigineux ; ou si lent qu'il confine à l'immobilité, laquelle, en vérité est inaccessible à l'homme. Les magiciens, et aussi les grands artistes, les grands penseurs, savent employer, mobiliser à leur service les forces de l'infiniment rapide et de l'infiniment lent. Molière écrit pour Versailles, sur une musique de Lully, Le ballet des incompatibles : la joie y danse avec la douleur, le vif avec le mort.

Comme semble le désirer le pape François, ce pontife venu d'un autre continent, par excellence un pont, le pont, l'église ne peut être rendue à la santé que par une profonde et douloureuse réforme. Le "pont" est divin ; c'est une image et une pensée indiennes. Tout pont est divin. C'est ce qu'incarnait en clôturant le concile, ce pape un peu oublié, Paul VI, qui n'est pas un saint, ce pape énigmatique, ce pape philosophe,  ami cher du philosophe Jean Guitton, ami des artistes, citant Verlaine, francophone et francophile, ce pape curieux, presque bizarre. Un jour sans doute, le pape sera noir, ou viendra d'Asie. Le christianisme sera achevé, couronné par des forces plus que romaines, plus que gréco-romaines. Le Christ embrassera enfin la terre, son cristal y rayonnera sous une forme étonnante que nous pouvons pressentir, entrevoir, sans être à même de la décrire. Si inimaginable que ce soit présentement, le Christ sera Bouddha et le Bouddha christique. Allah n'y sera pas non plus étranger. L'unité de l'amour sera réalisée, fleur, rosace de la cathédrale de Chartres que le père Huang évoque dans le livre Âme chinoise et christianisme.

Et de toute manière, pour quelques-uns en tous cas, pour les âmes qui ne sont pas basses (pour extraire et tirer de l'oubli cette expression "âmes basses" d'une lettre de Stendhal à sa soeur), ce temps est déjà là, ils peuvent l'apercevoir en rêve, et dans les éléments avant-coureurs, ténus et subtils de la réalité de chaque jour. Car le temps est insaisissable, contrairement à ce qui est dit. Ou plutôt, passé et avenir ne sont qu'un point immense, à la fois si lourd et si léger, si fulgurant, que le saisir est un prodige. Un point d'exclamation pour ceux qui trouvent ; un point d'interrogation pour ceux qui cherchent. Le temps et l'éternité en son sein, à chaque moment, moment après moment, grain de temps après grain de temps, le chapelet du temps, est un prodige, un miracle. L'étranger, l'étrangeté, non seulement tout ailleurs, mais ici même, en nous-mêmes, est un miracle. Noël, enfin élucidé, enfin perçu dans la lumière aveuglante qui a attiré et séduit les mages d'orient, est un miracle. Il convient d'avoir beaucoup réfléchi et beaucoup vu, beaucoup lu, beaucoup vécu, pour comprendre que tout, y compris les mirages, tient du miracle. (à suivre).