21. déc., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (81)

Un ami cher me somme de choisir entre christianisme et bouddhisme. Faite d'un ton presque menaçant, cette mise en demeure révèle un état d'esprit, ou un tour d'esprit qui me semble typique de ce qu'il serait possible d'appeler la cérébralité extrême-occidentale. En d'autres termes, l'impossibilité de sortir de son cerveau, de s'extraire de sa propre pensée. Cet auto-enfermement, cet emprisonnement volontaire se caractérise par un rationalisme forcené, une tendance à la catégorisation systématique, un positivisme incurable, alors que s'échapper, grâce à un déclic mystérieux qui hisse au plan supérieur où les contradictions s'annulent ou s'apaisent, est la voie souple, chaleureuse et libératrice de l'abandon, de la confiance à ce qui nous dépassera toujours : la véritable divinité, l'esprit absolu, l'esprit universel. Dieu, ou l'absolu véritable, l'Unité sous ses mille formes. Quand la religion musulmane énumère seulement quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu, l'hindouisme en compte mille, qui remplissent plusieurs pages de l'un des Purana, cette encyclopédie de la pensée indienne, cette sorte de Bible indienne, collection, comme la Bible judéo-chrétienne, de livres divers, traduite partiellement en anglais, pas encore, je crois, en français ; inconnue ou peu connue, comme tant de savoirs extérieurs à la domination culturelle, séculaire, d'une unique civilisation. Cependant, Dieu n'a pas de nom et les a tous. C'est l'esprit infini de liberté, au sens sérieux, grave, non libertaire et non vulgaire de ce mot. 

Né en Bourgogne, grande terre chrétienne, non loin de Cluny, comment pourrais-je ne pas être chrétien ? le christianisme fait partie de moi, de ma culture, il est dans mes gènes, dans mon sang. Le christianisme est si consubstantiel à notre pays que même des athées, des agnostiques, des incroyants se comportent en purs chrétiens dans leurs actes, par exemple de secours aux réfugiés parfois avec plus de dévouement que les chrétiens déclarés.  Car finalement, les actes, les expériences,  la vie chaude et pleinement vivante, celle qui  tressaute et  tressaille, frémissante, palpitante, est le critère ultime, beaucoup plus que les professions de foi, surtout officielles, à voix haute. Quand Claudel, dans son Journal, annonce qu'il a réussi à convertir Maria Koudacheva, la femme de Romain Rolland, il note, début 1940 : "Abjuration écrite et entrée dans l'église catholique de Marie Cuvillier, femme de Romain Rolland". C'est-à-dire que celle-ci renonce solennellement, par écrit, à la foi orthodoxe pour embrasser la foi catholique. Elle se trouve alors dans un état de désarroi, déroutée par le pacte germano-soviétique, sans nouvelles de son fils, sans armature mentale ; elle ne croit plus à rien et se met à lire, ou relire saint Paul.  Romain Rolland lui-même va relire les Evangiles et les commenter, ce sera son dernier écrit, fin 1944. Dans les temps troubles, les pauvres humains se raccrochent aux textes, aux certitudes écrites. Au-dessus des références et des lois, les meilleurs sont ancrés dans le non-écrit, le non-exprimé : l''expérience inébranlable d'une foi vivante.  Que Maria Koudacheva n'a, en réalité, renoncé à rien, son image renouvelée d'apôtre du socialisme soviétique, une fois la guerre terminée, le prouve assez tristement.  En fait, rien ne peut être définitivement effacé.

Pendant cette même guerre, le père Huang se convertit, de mauvaise langues affirment que ce ne fut que parce qu'il était comme bloqué en France et dans l'incapacité tragique de regagner la Chine ; quoi qu'il en soit, il devint prêtre catholique. Si par l'absurde ses supérieurs, ou ses amis, comme le père Jean Daniélou, l'avaient engagé à signer une renonciation écrite au taoïsme de ses ancêtres, ou au bouddhisme de sa mère, quelle eût été la valeur de ces déclarations ?  Il existe une culture insaisissable, antérieure et parfois supérieure à tout apprentissage, dont la provenance et les moyens d'expression sont énigmatiques, en tous cas pour les sciences humaines, et qui, par simplicité, sera dite logée dans le sang, au sens où les Hongrois ont la musique dans le sang, ou d'autres peuples la danse dans le sang. Peut-être existe-il une mémoire cellulaire, une science atavique inscrite dans le corps et les neurones, ce que l'on appelle, pour faire simple,  les dons, la vocation, les fées de la naissance, veillant au bord du berceau. Rien ne peut être complétement défait par une signature, une décision au fond juridique, un procès, un acte de volonté pure, ou de raison pure. Et d'ailleurs, la résurgence actuelle des idées anciennes, la résistance du passé, est un signe que rien n'est jamais abandonné, surmonté, ou dépassé. Le jeu de la rétribution éternelle des actes, dans le bouddhisme, semblerait ainsi s'opposer à l'idée chrétienne du pardon absolu, si celui-ci n'était une conciliation, une réconciliation, pas une annulation ni une suppression.

Nous sommes arrivés, plus que jamais, à l'âge des entrecroisements, des mélanges  et n'avons d'autres choix que de tenter de tirer le parti le meilleur de cette apparente confusion.  En tous cas, pour moi-même, il m'est difficile, il me sera toujours impossible de faire un choix clair entre bouddhisme et christianisme, ou du reste entre Orient et Occident ; de même que François Cheng dit avoir extrait, distillé non sans peine le meilleur des deux cultures : c'est la voie de la sagesse.

Plus haut encore, à peine accessible, certainement pas, ou peu communicable hélas ! au public, au premier venu, se trouve, se profile la voie de la Grande Indifférence. Indifférence est un mot vulgaire qui a mauvaise presse. Il ne s'agit pas ici, au sens ordinaire, d'une insensibilité, ou d'un cynique dédain, mais d'une indifférenciation sacrée, d'une indistinction primordiale et essentielle. C'est un sentiment profond plus oriental qu'occidental, car ce dernier a peur du fatalisme et de l'indéterminé. Toutefois les grands saints chrétiens sont parvenus, comme leurs frères d'Asie et de partout, à se hisser à ce niveau sacré. Saint François de Sales a mis en valeur ce qu'il nomme "la sainte indifférence".  De même que le temps n'existe plus, ou existe moins péniblement, pour qui adore, réussit à adorer, après une vie d'efforts,  l'éternité, de même les différences et les discriminations s'affaiblissent ou se décolorent pour qui maintient en lui-même le fil rouge, le fil conducteur de l'unité divine, c'est-à-dire le sentiment de cohérence supérieure, né d'un amour surhumain, plus qu'humain, malaisé et quasi inconcevable pour les hommes englués dans la vie de chaque jour. Qui atteint ne serait-ce qu'une seconde, en un fugitif éclair, ce sentiment d'unité supérieure, n'oublie plus jamais cette expérience ; car elle s'accompagne de joie et de paix.

Je ne le comprends qu'à présent : c'est ce que le père Huang désirait me transmettre, me communiquer, m'enseigner. C'est le bien le plus profond qui se puisse répandre en ce monde. Toute onde psychique, ou tout acte qui va en ce sens, est une bénédiction ; c'est le plus beau des cadeaux de Noël, c'est l'esprit même de Noël. La magie de Noël.  (à suivre).