18. déc., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (80)

Ce qui me motive depuis l'enfance, c'est une interrogation persistante sur les mystères de la condition humaine ; mes carnets les plus anciens, y compris des "carnets parisiens", en portent  témoignage. Mystères incroyables, effroyables, terrifiants. Il a fallu que je m'arrache à la Bourgogne, puis à la Lorraine, puis à Paris, puis à ma passion pour la Chine, et même que je m'arrache au Japon, pays qui me convenait admirablement, pour retourner à mon point de départ, à mes marques, comme on dit. C'est alors que je me suis aperçu que ce "retour" est impossible. Il n'y a plus de retour ; mais uniquement pour qui s'est éloigné assez longtemps, et très sincèrement. Car pour qui demeure prisonnier des enceintes extra-territoriales, comme de nombreux diplomates et hommes d'affaires, le problème ne se pose pas : le "départ", en effet, n'a jamais eu lieu.

Écoutant tantôt un missionnaire qui a longtemps vécu au Laos, j'étais éberlué par les différences de perception qui me séparent de lui, concernant l'Asie ; je ne reconnaissais pas celle-ci, il parlait d'un autre continent, ou d'une autre terre, disant du reste très peu de choses. Je commence par déclarer d'une manière forte que je respecte profondément cet homme de mission, cet homme d'église, tout comme d'ailleurs je respecte les diplomates, et même les hommes d'affaires, tous les voyageurs de commerce internationaux. Lorsqu'il évoquait les "sueurs" des missionnaires, combien je le comprenais : le climat, la langue, une langue très complexe, la nourriture. Après des années et des années, il y a de quoi perdre la raison, il y a de quoi mourir ; ou désespérer. Il y a, en tous cas,  de quoi en perdre son latin. Sans oublier le célibat ; jadis mon amie Chen Xing-yin s'amusait, très gentiment, du grand nombre de prêtres qui, à Taïwan, ont finalement épousé des Chinoises.

Des cinq pays du bouddhisme du petit véhicule (Ceylan inclus), qui, d'après ce missionnaire, s'opposent davantage à la pénétration que le grand véhicule, selon les apparences, --  je connais assez bien la Thaïlande où j'ai fait plusieurs voyages et vécu plusieurs mois ; en outre, pendant environ dix ans, j'ai connu de près la Thaïlande au Japon même, thème de mon dernier roman, portant ce titre : Le temple des souterrains. Après des siècles d'efforts missionnaires, depuis Louis XIV, ces pays ne comptent qu'un pourcentage infime de chrétiens, un pour cent, ou moins ; il en est à peu près de même aux Indes, en Chine, partout à vrai dire, sauf aux Philippines. La Bruyère, déjà, avait la clairvoyance de s'apercevoir et d'écrire sans ambiguïté que "nos propositions" doivent sembler à ces populations très étranges et très ridicules. En leur sein, le missionnaire s'en vient  enseigner la théologie, la science de Dieu ; il catéchise. Il devrait en même temps adopter, en tant qu'homme de Dieu, un profil très bas, se faire, en principe, très humble ; le plus effacé possible puisque ces pays mettent très haut cette valeur : l'effacement. 

Or, ces pays très pauvres, depuis longtemps défavorisés, si ce n'est humiliés, savent bien que le missionnaire s'appuie, en arrière-plan, qu'il le désire, le leur fasse sentir, ou non, sur une multitude de puissances cachées : historiques, financières, culturelles, et psychologiques. Avant d'enseigner, à sa propre manière, il faudrait accepter d'apprendre, et de désapprendre ; se laisser pénétrer, se laisser éduquer d'abord, avant de le faire soi-même par la suite, dans un second temps, si cela se révèle encore possible ; avant enfin d'échanger, de dialoguer, d'égal à égal, ou presque. Ces pays longtemps dominés, infériorisés, ont la mémoire longue ; ils ne sont pas partis à la recherche de leurs frères d'Extrême-Occident; ce sont ces derniers qui sont venus les trouver, les rencontrer, les croiser, les "civiliser". Ils savent et ne peuvent oublier qu'une guerre, il n'y a pas si longtemps,  a eu lieu au Vietnam, au Laos, dans toute l'Indochine, que le napalm y a été employé ; et même que celui-ci a déjà été employé, à Tokyo, dans la nuit du 9 au 10 mars 1945, déversé par des machines volantes, très bas au-dessus du sol, sur les recommandations particulières du général Curtis LeMay (1906-1990) ; lequel, très probablement, n'était pas étranger à toute culture chrétienne ; de même que les différents acteurs des bombardements atomiques qui suivirent, en août de la même année. Ces populations sont bien informées, et depuis très longtemps, depuis des siècles. En dehors même de l'intimidation historique, matérielle, par la force, par la contrainte, elles savent ou peuvent ressentir, car elles sont très fines, ce qu'est l'intimidation psychologique, celle qui me surprend le plus, au point que j'en fais mon objet d'étude ; que je recherche ce qu'elle signifie, ce qu'elle implique, d'où elle provient, quels en sont les ressorts, biologiques ou non, psycho-biologiques ou bio-psychologiques, les causes cérébrales. Qu'est-ce que la contrainte psychologique, l'intimidation, le mesmérisme, le magnétisme à la mode occidentale  ? la force du personnalisme occidental, le "câblage" latin comme disait un diplomate d'origine polonaise, un autre "principe d'individualisation", de privatisation, de coupure des congénères et de la Nature, de coupure de tout ? et du cosmos ? -- telle est la question ; je ne l'ai pas encore résolue, je tourne autour de la réponse, sans la découvrir véritablement.

Ce que je sais, d'expérience, c'est que l'Asie est un continent où dominent l'émotion, la sensibilité, l'hyper-sensibilité, la force nerveuse, cette nervosité que Proust appelait le "sel" de la terre, le sel des artistes, les épices de l'art et de l'intellect ; et que la faiblesse, toute apparente, du personnalisme en Asie doit bien être compensé par d'autres forces comme l'esprit de groupe, le collectivisme, le communisme, malgré leurs dangers, en deux mots par l'intérêt général ; qu'il faut bien que l'Asie se défende, là où elle le peut, avec ses valeurs, car l'esprit d'enfance à lui seul n'y suffit pas. Sentimentalité, esprit de finesse, émotivité, spiritualité qui peuvent devenir redoutables, terriblement durs, il est vrai, contre leurs opposants, contre des adversaires historiques. Résistance passive, activité passive, ou inertie active que l'Extrême-Occident n'a jamais véritablement compris. Sauf ses artistes, Cocteau, ou Flaubert, ou Rousseau. Les idiots du village, les devins du village. Cocteau qui, en songeant à Curtis LeMay, et quelques autres, écrivait en septembre 1963, un mois avant sa mort, cette phrase cruelle  : "J'en veux aux blancs de me donner la honte d'être blanc". (à suivre)