16. déc., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (79)

Lorsque le père Huang m'invitait à partager son repas, presque toujours au restaurant chinois,  je sentais vaguement qu'il cherchait à me communiquer un secret. Je ne l'ai compris que plus tard et c'est même aujourd'hui seulement que je saisis enfin ce qu'il désirait me dire en silence, d'une manière indirecte ; s'il avait tenté de me l'expliquer avec des arguments, des logiques, des ratiocinations, tout un pesant discours, je n'aurais pas été plus avancé.

Le phénomène de la naissance et de l'ingestion de nourriture qui nous permet d'entretenir la vie, de la préserver, s'exprime éminemment dans ces deux grandes fêtes et cérémonies chrétiennes que sont Noël et la Cène, le sacrement de l'Eucharistie. La nutrition, la respiration nous relient au cosmos et  à l'ensemble des êtres vivants, aux cycles incessants de circulation de l'énergie vitale. Philosophe oriental autant que prêtre, né à Suzhou mais destiné à vivre à Paris, à y mourir, à reposer au lieu de sépulture des oratoriens dans l'Oise, à Montsoult, non loin d'Auvers-sur-Oise, le père François-Xavier Huang, disons-le carrément, le père Jaune, car Huang veut dire jaune en chinois, ce mot "jaune" qui n'est pas si proche de "jeune" par simple hasard, et de "jeûne", toutes ces significations sont liées en une merveilleuse broderie, un fil conducteur les anime -- le père Huang ne survivait dans ses rôles multiples au sein d'un pénible exil, il ne gardait son équilibre que grâce à la libre et hardie synthèse de toutes ses expériences de vie ;  il avait noué et dénoué, plus d'une fois, l'écheveau de son existence, ses noeuds de vie, allant et venant entre Orient et Occident, entre son lieu de naissance et son lieu de mort.  Il me décochait des regards tantôt furieux, tantôt désespérés, que j'interprète maintenant ainsi : "Vas-tu comprendre enfin ? vas-tu saisir ce que je veux te suggérer, te signifier, te crier ? vas-tu enfin ouvrir les yeux et les oreilles, devenir intelligent, plus intelligent, devenir voyant, devenir ce que nous sommes tous, en puissance, presque jamais en acte, en vérité".

Ce n'est qu'en passant par l'Orient, et plus particulièrement par l'Orient extrême, que l'Occident extrême peut réussir à trouver, ou retrouver son équilibre, sa raison d'être, le sens de son histoire, et enfin le sens entier et final de l'Histoire s'il en est un, dans la mesure où sens et non-sens se réunissent, se marient, se nouent, s'identifient en un sens commun. Orient et Occident sont deux immenses champs d'expérience humaine, dont les noces sont fragiles ou précaires. Tous les penseurs chinois, déjà au moment du mouvement dit du 4 mai 1919, mouvement  de la jeunesse chinoise,  déclenché dans l'ébranlement de la révolution russe,  secoué en outre par le drame de l'Europe qui se déchirait en une guerre absurde, chaque armée, protestante ou catholique, se réclamant du Christ, -- Chen Du-xiu, Li Da-zhao, Hu Shi, tant d'autres intellectuels et écrivains, et au Japon aussi, aux Indes avec le poète Tagore (son discours de Tokyo en 1916), ou Gandhi, Ramana Maharishi, Sri Aurobindo, tous s'interrogeaient dans l"angoisse sur les "différences fondamentales entre Orient et Occident". Dans les dernières années de sa vie, c'était le thème essentiel des cours du père Huang à l'ancienne École des langues orientales vivantes ; on le priait même de venir, par exception, à l’École de la guerre pour l'interroger sur les énigmes de la Chine nouvelle. Et au fond, un demi-siècle plus tard, un siècle plus tard, tant l'histoire avance lentement, ou n'avance pas, plus proche du colimaçon, ou de la tortue que du lièvre, en dépit des rodomontades et des présomptions des techniciens ou technologues, des faux savants -- nous en sommes encore là, nous en sommes toujours là. et nous en serons là longtemps encore, tout le vingt-unième siècle est placé sous ce signe, sous cette enseigne, ces deux drapeaux : Orient et Occident, extrême-Orient, extrême-Occident. Mon but n'est que d'apporter une petite pierre, après  beaucoup d'autres et avec beaucoup d'autres, dans ce gigantesque débat et sur ce chantier, dans le cadre de ce dramatique et monstrueux conflit, culturel et global, où le père Huang a joué le rôle d'un précurseur, d'un fourrier, d'un héros inconnu, comme le sont tous les vrais héros.

Au risque de scandaliser, et je m'en excuse, car dans l'esprit japonais, il convient sans cesse de s'excuser, de remercier sans fin, tandis que, par ici, il est très rare de le faire, de telle sorte que l'envie me prend souvent de dire, y compris aux caisses des supermarchés : "Je vous prie de m'excuser de vous signaler votre erreur, pardonnez-moi mon audace de vous déranger ainsi dans votre aplomb, votre confiance imperturbable en vous-même, votre équilibre sans séismes ", je puis affirmer que, pour le père Huang, tout repas était eucharistique et que Noël était à fêter chaque nuit et chaque matin. Telle était l'audace et la profondeur de la pensée orientale qui continuait ataviquement  à l'ensemencer et à l'animer, en tant que prêtre.

Au Japon, Noël est une fête commerciale, empruntée à l'Occident sans sens religieux précis, et sa marchandisation s'en trouve par conséquent moins grave, moins coupable. sinon innocente. L'épouvantable marchandisation de Noël, qui en trahit ou contredit entièrement le message divin, est le fruit de l'évolution d'une société, d'une culture qui est née, qui a fleuri et s'est épanouie sous le signe de ce joyeux événement : c'est une façon presque diabolique, étrangement perverse en tous cas, de renoncer à son propre avènement. La famille divine est en fuite, très pauvre, aux abois, Marie est enceinte (comme l'écrivait naïvement l'adolescent Rimbaud) ; ces malheureux, ces fuyards trouvent refuge dans une étable, en  compagnie des bêtes domestiques, des bêtes de somme. Toutefois les mages de l'Orient  l'ont appris en lisant dans les astres ; leur caravane part à la recherche de l'enfant divin. Guidés par l'étoile, ils l'atteignent, ils adorent un pauvre migrant qui vient de voir le jour ; ils lui offrent des parfums d'Orient.

Tout ici est symbole. Il importe d'ajouter que les symboles ne sont pas ce qu'on croit en général. Comme quantité de mots, celui-ci a été dévalué, est devenu de la  fausse monnaie. Un symbole est réel, est profond, c'est un secret mystérieux ; nous ne parvenons pas à le lire, à le déchiffrer, tels les signes touffus d'une partition difficile ; il convient d’abord d'apprendre le solfège, c'est un long travail, nombreux sont ceux qui abandonnent en cours  de route ; certains hésitent, d"autres s'y perdent.  Un symbole est une carte, un dessin ; un dessein, un destin. Ici les fautes du cancre, du dyslexique, n'en sont pas. C'est une surréalité, le plus que nature, le surnaturel. B-a, ba du poète. (à suivre).