14. déc., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (78)

"Il y a plus d'une demeure dans la maison de mon Père !".

Parole vivante, énigme qui rend libre quiconque a décidé, ou est contraint par le sort d''embrasser le monde. Énigme de Sphinx insoluble, sans réponse, du Christ. Mauvais destin apparent, mais richesse réelle de parcourir la terre, au péril de sa vie et de sa raison, grande chance cachée, il est des âmes condamnées à l'errance, à se découvrir à travers l'errance, hors de la petite maison où s'enferment par crainte, peur, ou par un destin contraire, réduit, une fatalité d'étroitesse, les esprits sédentaires, ceux qui aiment s'entourer de murs rassurants, de frontières protectrices. Le christianisme vrai ouvre les portes vers une liberté immense, mais terrifiante, hors de portée du premier venu.

Si le Christ, par miracle, revenait parmi nous, mais il s'en abstient par dégoût ou désespoir de l'humanité, comment pourrait-il se protéger derrière des dogmes d'une précision mathématique ? anathématiser ceux qui croient en lui, agissent comme lui, dans les termes et avec la syntaxe d'une autre langue ? Par curiosité ou devoir, n'aurait-il pas étudié, dans les vastes bibliothèques du Ciel, les langues rares qu'il ignorait lors de son séjour sur terre, ces grammaires absentes des multiples livres de la Bible, ces livres indiens, chinois et d'autres lieux très éloignés, que les cultures de l’Égypte ou de la Mésopotamie laissaient pressentir, deviner, sans les épuiser, sans les remplacer ? N'aurait-il pas le désir dévorant d'embrasser la terre entière, tout ce dont l'homme est, a été et sera capable ? Serait-il un Christ limité à quelques langues, lui qui a fait pleuvoir sur ses disciples des langues de feu ? Ne serait-il pas plein de compassion et de compréhension pour ceux qui l'ignorent, ou l'adorent sous une autre forme ; et peut-être sévère pour ceux qui n'habitent qu'une seule demeure, étroite, entourée de murs aux portes fermées à clef, cadenassées, dans la maison de son Père ? Animée d'un feu dévorant, la petite Thérèse ne désirait-elle pas rejoindre les missions au Vietnam, quitter Lisieux, délaisser la petite maison de France, visiter, parcourir, arpenter d'autres demeures ? n'est-elle pas la sainte immobile des missionnaires ? Rome pouvait-elle lui suffire ? en d'autres temps, dans d'autres circonstances, n'eût-elle pas rejoint, volontiers, et en hâte, mother Teresa ? ne peut-on même pas dire, avancer, imaginer qu'elle a été réincarnée, et comme ressuscitée en cette autre Thérèse, la Thérèse des Indes ? que toutes les Thérèse, grandes ou petites, y compris l'aimée de Beethoven, forment une chaîne, se donnent la main, dansent une ronde d'amour ?

Et plus grave encore, ces deux, ces trois saintes, avec celle d'Espagne, n'ont-elles pas poussé très loin les frontières de la théologie ? touché aux limites de l'incroyance, de l'athéisme, voyagé dans les mondes noirs, les mondes interdits, les mondes dangereux, exploré les ténèbres, découvert les enfers, avant de revenir à la lumière, de réinventer une lumière plus vive, plus éblouissante ? N'ont-elles pas, courageusement, témérairement, privées d'ailleurs, pour l'essentiel, de l'énergie immense qui émane maintenant librement pour nous des pensées et des longues expériences orientales, ouvert les portes et les fenêtres de toutes les étranges demeures dissimulées dans la maison du Père ? N'ont-elle pas été, en un mot, des femmes libres, plus libres que celles qui se targuent de l'être, en un sens restreint ?

Car, vus et maniés de très haut, de très loin, même le doute, l'incroyance, le laïcisme, les socialismes, même l'athéisme gardent en eux quelque chose de divin. Rien n'échappe au brasier du divin, pour qui l'a allumé en lui, pour qui a fait la conquête intérieure du feu.

"Il y a plus d'une demeure dans la maison de mon Père !" Comme le Christ est oriental, ambigu, énigmatique, et donc libre, tolérant dans son exigence, dans son intransigeance !  comme, au contraire, il est peu grec, peu rhéteur, peu discoureur, peu bavard ! comme il fuit les foules qui se pressent, dès que cette liberté lui est loisible, permise, pour se retirer et "prier à l'écart" ! comme il aime les montagnes et le désert !  Combien il est plus disciple que maître, plus serviteur que commandant en chef, plus sherpa que roi ! Combien son cri de victoire est doux et tendre, victoire suprême du cœur ! combien il est plus émotif et sentimental que cérébral ; plus romantique que réaliste, plus rêveur que réveillé, plus éveillé que raisonneur ...

Nul ne peut servir deux maîtres ...  Mais il se trouve que mon maître fut un Chinois, un prêtre oratorien, un bouddhiste par sa mère, un taoïste inné, un confucéen héréditaire, par sa culture, un professeur à l’École de langues orientales, un exilé condamné à mourir en terre étrangère, un homme d'humour, un errant des Halles, un homme charmant et un homme amer, un libertaire d'apparence sans dieu ni foi, mais un sacrifié, un écartelé entre deux terres, deux points cardinaux, un mis en croix, un solitaire de l'église St-Eustache, non loin de l"ancien cimetière des Innocents, là où brille à présent au soleil, où coule, ou bien croupit l'eau de la fontaine de ce nom ; un esseulé, un désolé ; une sorte de mendiant de ces quartiers ; une énigme de Paris ; un inconnu en un mot, un étranger et un homme libre. Le père François (-Xavier) Huang, Huang Jia-cheng 黄家成, celui qui a fondé, est devenu, malgré lui, une famille, sans mariage mondain, sans mariage charnel, appelé à une mission plus haute ; prénommé François, et donc Français, mais placé sous le signe des missions comme François-Xavier. 

Comme tant de gens d'Asie, ses ondes mentales étaient souples, et son cœur offert. Il n'enfermait personne dans des catégories, il ouvrait les portes de la prison des concepts. Il savait que les enfermements cérébraux sont la pire des geôles, la liberté des ondes cérébrales, la plus grande des vertus, à condition de chérir, comme l'Asie sait encore le faire, la morale, la correction, le caractère Zheng (shô) 正. Il était parti en quête de la grande synthèse, avait été expédié en France pour elle, pour cette vocation, un appel imprévu : la Grande Synthèse de l'amour.  (à suivre).