11. déc., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (77)

"Il paese del cuore". Le pays du cœur. Jadis, il m'arrivait souvent d'aller, comme tant d'autres étudiants, à la cinémathèque du palais de Chaillot. Nous nous pressions autour d'une dame distinguée qui distribuait les tickets, jamais assez vite à notre gré. Je devinais en elle une sorte de secret douloureux. Je comprends à présent, trop tard, qu'elle devait être effrayée et un peu mécontente de notre attitude. Je suis certain qu'elle était très cultivée, employée on ne sait pourquoi à cette tâche indigne d'elle, et surtout humiliée par notre manque de respect et d'attention profonde. Je n'avais pas réfléchi à sa nationalité, à la question de son exil, avant de l'entendre un jour soupirer devant moi ; pas exactement à cause de moi, car nous étions nombreux à l'entourer, mais ç'aurait pu être le cas, car un démon d'impatience me soulevait, je désirais vivre, vivre, vivre, avant qu'il ne soit trop tard,  j'avais tant de choses à faire, à désirer, je n'avais jamais assez de temps, assez d'occupations, si possible contradictoires, incompatibles entre elles ; en un mot je désirais la lune, et même la lune ne me suffisait pas, il y avait tant d'autres astres attirants, comme Mars par exemple, qui finalement s'incarnait parmi les humains en Marx, un Marx barbu ; et même au Népal, face à la barrière des Himalaya au loin, un chauffeur de taxi m'avait lancé : "Est-ce que cela vous suffit ? est-ce assez pour vous ?"  ou quelque chose comme cela, il s'adressait à l'occidental en moi, à n'en pas douter, et je n'avais rien répondu, muet de stupéfaction, et parce qu'au fond, cela, en effet ne me suffisait pas ... or donc, cette dame très distinguée, instruite, un peu agacée, excédée par son travail, je la comprends, et je la comprenais déjà alors, j'éprouvais pour elle une forte empathie, j'espère qu'elle le ressentait,  que je la consolais -- et quelques autres étudiants quand même avec moi --, un tout petit peu de sa solitude, de sa tristesse, de sa noire mélancolie ; or ce jour-là, n'arrivant plus à se taire, à se contrôler, et dans l'espoir de nous apprendre, de nous enseigner quand même quelque chose, cette dame avait soupiré, en italien, d'une belle voix, pas trop forte, qui tremblait un peu, comme pour elle-même, pour se parler à elle-même  : "L'Italie est le pays du cœur".

Je ne connaissais pas particulièrement cette langue, mais elle était on ne peut plus facile à comprendre, assez facile pour retenir jusqu'à aujourd'hui,  loger une fois pour toutes dans ma mémoire, ne  jamais oublier cette phrase. C'est pourquoi ce matin, j'ai plaisir à évoquer cette dame, son souvenir, j'éprouve l'impression folle qu'elle le savait, qu'elle avait prononcé  cette phrase pour que je la retienne et pour que j'en parle un jour. Telle est la mégalomanie, la paranoïa des gens qui écrivent, des gens qui se souviennent, alors que tout oublier, faire page blanche est une garantie aisée d'équilibre, un plaisir tout autre, un facile et commun remède contre la lassitude, une "défatigue", un délassement au sens où le poète Pavese a écrit, a soupiré de son côté : "Travailler fatigue". Et d'ailleurs la méditation, la solution transcendantale, n'est-ce pas parvenir à faire les deux à la fois, à tenir, réunir les deux pôles : tout oublier et tout retenir. Et cela à volonté, "a piacere" comme il est écrit agréablement, pour encourager et flatter le lecteur et l'interprète, à de rares endroits, au coin des partitions. Combiner, identifier la page blanche et la page chargée de signes, c'est résoudre l’énigme du Sphinx, ou trancher le nœud gordien, rendre carré le cercle, et circulaire le carré, -- c'est arriver, sans cynisme, sans mauvaise volonté, à ne plus s'occuper, se préoccuper de rien.  C'est la grande patience, quand le monde est plongé dans la grande impatience. C'est le troisième ciel, pour le moins, dans une organisation fantastique d'étages, d'étagements, de couches, de strates qui nous dépassent de beaucoup, de très loin, qui sollicitent et réclament, non seulement notre humilité, notre modestie, mais notre effacement, notre annihilation. Le septième ciel est-il à la portée de l'âme d'un homme ? est-il, oui ou non, la demeure d'un Dieu, ou des dieux ? L'au-delà, même atteint, reste ouvert, l'au-delà est toujours au-delà, le nirvana est inépuisable. Ce qui est incommensurable, ce sont les puissances et les abîmes du cœur. Plus tard, au Japon, j'ai connu un homme qui m'a marqué et fait une forte impression, non seulement par ses livres, mais par sa stature, sa présence, son laconisme, sa puissante discrétion. Finalement l'apparence, comme la foi, a plus d'importance que les œuvres, et de  poids que les livres, que le nombre des livres.

Sagara Tôru 相良亨ressemblait à un samouraï.  C'est même le seul que j'aie jamais rencontré, je veux dire, de très près, assez longtemps, et même à table ; car à une occasion, je m'y suis retrouvé seul entre lui et Morita Yoshinori. Je savais que Sagara Tôru avait écrit sur la voie des Bushi, et aussi ce livre dont le titre m'émerveillait par sa simplicité, sa candeur, son innocence : "Nihonjin no kokoro" 日本人の心. Le coeur du Japon, des Japonais.  En chinois, "coeur " se dit "xin", en sino-japonais "shin", mais "kokoro" こころ est indescriptible, et finalement beaucoup plus proche de "cuore" ou "corazon".  Je me  demande s''il existe au monde une langue qui puisse rivaliser avec "kokoro". C'est le langage des oiseaux, ou d'une île mystérieuse et mystique, perdue dans l'océan,  un vocable véritablement divin, en provenance du ciel, ou des mers du sud, un vocable tahitien, ou polynésien, je veux dire insulaire, aérien, marin, ou céleste, hors de la terre, arraché à la terre.  Kokoro !  C'est un mot qui donne envie de sangloter,  surtout lorsque l'on est séparé du Japon, et en même temps, ce n'est pas un mot triste, encore moins  lugubre, c'est un mot d'optimisme, d'espoir et de gai ralliement, un cri de victoire. En latin, langue divine, riche en voyelles,  pas si éloignée du japonais, "Sursum corda", "Élevons nos cœurs" est l'une de ces expressions inoubliables pour tous ceux qui ont entendu, dans l'enfance, la messe en latin. La corde. La corde du coeur. Corde de la lyre et corde de l'arc tout à la fois, remarque que je tiens de Cocteau. La corde et le cor qui ne sonnent juste, que touchée par un doigt pur, embouché par des lèvres pures.

Sagara est le nom d'une grande famille de samouraï dans l'île du sud de Kyûshû, un nom de clan, un nom glorieux. Et si j'avais désiré pratiquer un art des armes, c'était bien le tir à l'arc que je pouvais observer fréquemment dans l'enceinte du temple O-miya- Hachiman-gu dans l'arrondissement  de Suginami, tout près duquel je résidais -- j'en parle abondamment dans L'île enchantée.  Or la conversation entre Morita Yoshinori et Sagara Tôru, je me le rappelle, prenait un tour pour moi assez bizarre : en japonais je ne saisissais pas tout, bien que ce fut déjà la cinquième ou la sixième année de mon séjour. Mais j'avais bien compris que Sagara Tôru se posait et posait cette question : "Dans quelles circonstances, sous quelles conditions est-il permis, serait-il donc permis de tuer ?  de prendre la vie d'un être vivant ?"  Certes la réponse peut être, devrait être  : dans aucune circonstance, à aucune condition, mais je trouvais alors honnête et audacieux, d'une certaine façon, qu'un philosophe aborde cette question de front, je n'avais aucun souvenir d'avoir écouté un philosophe occidental le faire. C'est grâce au Japon, faut-il le dire, que je suis devenu végétarien, que j'ai appris le respect de tout être vivant ; même le plus petit, car il est remarquable, que plus celui-ci est petit, plus il est facile de le supprimer, y compris en laboratoire, pour la recherche, comme le note quelque part  le biologiste Konrad  Lorenz.  Je ne suis pas du tout sûr que j'y serais parvenu, sans ce long passage au Japon. Ce pays a été plus qu'aucun autre, plus que l'Allemagne, ou la Russie, traumatisé par la guerre, par la guerre atomique. Ce pays, et même cette région, pour une raison mystérieuse, attire la foudre, sert de paratonnerre au monde entier, comme si l'électrode de l'infiniment spirituel y vibrait tout près de celle de l'infiniment matériel, comme si ces deux électrodes contradictoires, incompatibles, s'y attiraient, s'y confrontaient.  ('à suivre).