9. déc., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (76)

Je repensai soudain, au coeur de la nuit, à ces appellations honorifiques dont la Chine affubla les puissances qui l'oppressaient et l'humiliaient, au dix-neuvième siècle. L'Angleterre fut, et est toujours "le pays des héros" ou de la gloire, "Ying-guo"; l'Amérique, "le pays de la beauté", "Mei-guo"; l'Allemagne, "le pays de la vertu", De-guo ;  la France "le pays de la loi",  "Fa-guo".  Flatterie ou faux respect, essai d'amadouer ou de mépriser avec politesse des adversaires, ces noms honorables, encore en usage, sont, quoi qu'on en pense, des chefs-d'oeuvre de diplomatie, en des temps où les historiens et les gouvernants occidentaux ne dédaignaient pas cette expression : le "dépeçage" de la Chine.

Au départ, ce sont des transcriptions en sinogrammes du premier phonème des noms de chacun de ces pays, oeuvre de lettrés, dont certains étaient exilés au Japon, ou en contact étroit avec de savants spécialistes de la langue classique chinoise au Japon, où elle joue un rôle équivalent au grec ancien.  Or, rien ne les empêchait de choisir des idéogrammes odieux, insultants, ou neutres. Je me rappelle une plaisanterie de mon ami d'autrefois, Wang You-guang, au sujet de la transcription  du nom du président Pompidou, appellation si leste que je ne me résous pas à la signaler et à la recopier ici. "Fa", la loi, ou "Fo" le Bouddha transcrit "fra" , mais, sans abréviation, en trois syllabes, la France devenait "Fa-lan-xi" 佛蘭西 ou 法蘭西 : l'ouest, l'orchidée, et le bouddha, ou la loi du Dharma. Vu de Chine, le Bouddha vient de l'ouest, la paradis de la terre pure est à l'Ouest, et même Laozi, sur la selle de son âne sauvage (1) , se dirige d'un pas allègre vers l'Ouest pour y disparaître. La France, étonnamment, est pour le Japon et la Chine, le pays du bouddhisme, tout comme elle demeure la fille aînée de l'Église de Rome. Double responsabilité écrasante.  En japonais moderne, elle est même carrément le pays du Bouddha, "Hotoke no kuni"  : soit 仏国 , soit  佛 國 en caractères non simplifiés. La loi bouddhiste "fa" 法 représente et dessine en chinois, de manière surprenante, de l'eau qui s'en va, une matière fluide qui s'écoule, illustrant peut-être cette idée du sinologue Marcel Granet, à la fin de La pensée chinoise, que l'immensité de ce pays - terres et hommes -  permet la plus grande liberté, que tout y devient possible, tout y est renfermé, rien ne s'y fait faute d'y arriver, fût-ce à titre d'exception ; qu'y règne, contre toute attente, la fantaisie absolue, la liberté anarchique d'un "ni Dieu ni loi". L'empire du milieu "zhong-guo" 中国, au premier ton, suspendu et flottant, élevé de "zhōng", admet et porte peut-être aussi, au quatrième ton qui descend, le ton affirmatif, décidé, ou péremptoire, la signification de "zhòng-di" 中的 : "qui atteint la cible, vise juste et fait mouche".  

A vrai dire, la France me paraît entretenir des affinités avec le bouddhisme tibétain, plus qu'avec celui de la Terre pure, comme si, à une époque très éloignée, des tribus en fuite avaient, depuis l'extrême Sibérie, la Mongolie, pays des Lamas, le Tibet, paradis des lamaseries, traversé en hâte, en hordes, ou étape par étape, tout le continent, toute l'Eurasie, pour échouer sur son promontoire occidental, la grande "péninsule" européenne,  et s'y réfugier, jusqu'au bout extrême des terres, littéralement jusqu'au Finistère ; avant d'ailleurs, afin de poursuivre le périple, Odyssée planétaire, d"y prendre la mer. Notre imagination peut s'en donner à coeur joie. Jadis, Yuhara Kanoko, à l'occasion de ses études sur Huysmans, me confiait, avec un mélange de ravissement et de crainte, que la France possède une sorte de métaphysique de l'amour sensuel, comme en témoigne, sous de multiples aspects, sa tradition littéraire ; plus exactement, non seulement sa littérature, mais des passions et ardeurs plus que réelles. Le goût des nourritures putrides, des fermentations qui y sévit, m'a toujours paru étrange ; j'en ai eu ma part, y compris d'ailleurs ces spécialités chinoises dont j'ai longtemps raffolé, oeufs dits "de cent ans", qui, au goût et dans l'esprit de l'Inde védique, sont l'apanage des pariah, des intouchables ;  des spécialistes japonais, plus tard,  m'ont expliqué en grand détail que le pâté ou "fromage" de haricots de soja, doufu 豆腐, contrairement  à ce que paraît indiquer le sinogramme "fu", n'est pas fermenté. 

Certes, il m'est arrivé de réfléchir à la folie de la pureté absolue dans un pays comme le Japon obsédé par l'hygiène. La peur de la souillure n'a pas de fin. La purification par le feu est la limite extrême de cette passion pour la pureté qui tenaille certains hommes, ou certaines doctrines, jusqu'à la haine de la vie, la mise à l'écart de l'humain, au nom du surhumain ; du surhumain à l'inhumain, il n'y a qu'un pas. Et ce qui est impur en-deçà d'une frontière peut devenir pur au-delà. Toutefois l'extrémisme de l'impureté n'a rien d'estimable et ne me tente pas non plus. Dans le bouddhisme tibétain, est répertorié un stade ultime et paradoxal de l'ascèse, où tout ce qui est rejeté dans un premier temps, est maintenant accepté sans obstacle : la consommation de viande, car sur de hauts plateaux enneigés, les céréales et les légumes sont rares et le végétarisme impraticable ; la fornication, etc. La vérité et le simple bon sens nous suggèrent un juste milieu. Toutes les folies, hélas, ont été expérimentées par les hommes. Aux premiers siècles de notre ère, le délire d'ascèse est allé, dit-on, ai-je lu, jusqu'à la naissance d'une secte qui émasculait le passant, contre son gré.

Néanmoins, pour qui comme moi a habité longtemps le Japon, l'extrémisme de l'impureté, ou de la malpropreté, un extrémisme inconscient de lui-même, a atteint un apex, et me frappe, parfois me révolte. Il reste, il est de fait, hélas ! que  la suppression non pas de la censure, mais de toute auto-censure morale, peut aboutir à l'apologie de toutes les formes du pire.  Dans ces circonstances, l'étonnement général ou l'indignation générale, un élan unanime, quand justement le pire arrive, sonnent faux.

Comment éviter, sinon le mal, du moins le pire ? telle a été, au cours des âges, la préoccupation constante de l'homme sensé. (à suivre). 

 

 (1) C'était en vérité un maigre buffle d'eau d'Asie mais il me plaît d'imaginer que cétait un âne sauvage, trait d'union avec la monture du Christ sur le chemin de Jérusalem.