7. déc., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (75)

S'introduire, pénétrer dans l'atelier de forge du compositeur, dans les entrailles de la création, qui sont présentes en nous, dans les enroulements, les méandres, le labyrinthe de ce second cerveau, notre ventre, lieu de naissance du seigneur, fruit du ventre selon l'Ave Maria.  Un monde plus vivant se glisse, se faufile au sein du monde ordinaire, sous l'estrade, à côté dans les coulisses, autour et très haut au-dessus. Tout ce dont s'empare la société, fût-ce les deuils, les émotions précieuses, se trouve vite dévalué, affaibli, comme infériorisé et ridiculisé. Nul n'y peut rien, c'est une forme de la misère de l'esprit victime de la loi de la pesanteur. Il est logique que l'envol se heurte aux farouches obstacles, et que des chasseurs obstinés et envieux tirent et cherchent à abattre ce qui prend essor.

Dans les rues de Paris, m'impressionnent les Coréens et certains noirs. Ils évoluent à distance, avec aisance, ils obéissent à d'autres lois de l'espace et du temps, d'autres principes vitaux. Même de passage, les Coréens gardent leur équilibre, éveillés, vigilants, transcendants et comme heureux d'être là, tout en demeurant résolument ailleurs. Est-ce une méthode qui leur est propre, un entraînement spécial, équidistants qu'ils sont entre le continent chinois et  l'archipel japonais, sur la plate-forme de la péninsule où ils se voient juchés, qui leur confèrent ces dons et ces grâces ?  D'où leur vient cet effet de présence surréelle, sinon de la magie de la méditation, d'un shamanisme inconnu, d'une sorcellerie favorable, du fond des âges, fontaine de pouvoirs spirituels et religieux qui échappent même aux religieux et aux artistes de notre hémisphère ? plus encore aux adeptes du judo international qui n'est plus le judo, à l'art martial technique, sans foi, mort ; tout comme la musique classique meurt quand elle est interprétée sans son souffle vivant, comme un objet de musée, comme une mécanique pure, préservée dans du formol ? Le haut niveau technique, sans âme, est un signe de mort.

Quand un chrétien de notre culture explique sa pratique d'oraison, il apparaît clairement que cette méthode de connexion est universelle ; hélas aussi que l'Orient possède des millénaires d'avance, que ses dons pour la contemplation sont avérés, tandis que l'Occident  est le paradis de l'action, de l'effort à tout prix, à tout crin, exacerbé, acharné, dénué de recueillement jusqu'à la vulgarité. Ce ne sont pas les instruments informatiques qui assurent la connexion à la fois active et contemplative, le branchement spirituel avec nos semblables, tous les êtres vivants, nos frères animaux, la terre et les mers, l'air, les montagnes et les étoiles ; cet apport est simplement technique. L'Inde a depuis si longtemps reconnu la faiblesse de l'oraison jaculatoire, verbale ; la force immense de la prière silencieuse et laconique. L'une orgueilleuse, encombrante, audible (en sanskrit "japa") ; l'autre discrète, effacée, intérieure, inaudible, invisible ("a-japa"). L'une éminemment sociale, voire politique ; l'autre éminemment intime.

C'est ici que le culte de la personnalité en Occident est presque pervers ; et que le collectivisme, ou la collectivisation prennent les apparences de la sainteté. Et d'ailleurs le collectivisme est une force universelle, une tendance universelle en direction de la ruche comme le démontre le pouvoir médiatique ; l'union médiatique comme fatalité. L'Union : fatalité, loi de l'espèce. Le communisme réel, "comme-Un",  destin  commun de l'espèce. L'unanimisme. Ou que l'on se dirige, la barrière des apories, le ricanement  du non-sens dans l'extase. Ne vaut-il pas mieux que la personnalisation demeure  intime et secrète ?  c'est la force personnelle des saints, discrète, sans publicité, inaccessible. Cette apparence de faiblesse personnelle est banale et commune, sauf précisément ici, sous nos climats, plus encore, plus que jamais de nos jours. C'est la grande spécialité d'ici : la génialité du grand nombre, plurielle, et sans génie réel, ou seulement un soupçon : car "c'est génial", tout est génial. C'est vrai si l'on tient à être généreux, indulgent, à pousser l'indulgence et la gentillesse, un semblant de compassion, la stratégie du démagogue jusqu'à l'aveuglement, la table rase : tout est génial. En Asie, le génie collectif, vrai ou assez vrai. Ici, le faux génie individuel. Entre ces deux écueils, il faut naviguer, sinon choisir.  Entre la modestie vraie, ou la fausse modestie ; et l'immodestie. L'humilité, la discrétion, ou encore plus haut, plus loin, plus risqué, l'effacement.

Je me souviens subitement d'une escale aérienne à Anchorage. Dans l'aérogare, se pavanait une équipe de la télévision, en survêtement et baskets ; un couple en particulier portait beau. J'étais sous l'impression qu'ils transportaient "leur espace" avec eux, pas seulement leur langue, leur culture : leur espace, leur aplomb, leur confiance en eux. Ils étaient contents de s'ébrouer à l'aéroport d'Anchorage. Mais ils n'avaient pas quitté Paris, ils n'avaient jamais quitté Paris, ils étaient chez eux. L'espace, le terrain, le temps leur appartenaient ; comme leurs biens propres.   Il faut beaucoup d'efforts de dépouillement, de dénuement, de désappropriation pour quitter sa maison, son chez soi.  Même un Dieu part en guerre. Le "Dieu" de chaque culture part en guerre, avec ses attributs, sous son nom respectif, sous sa bannière. (à suivre).