4. déc., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (74)

Le drame contemporain s'enracine dans cette absurdité : ce qui apparaît naturel, pour telle culture, ne l'est nullement pour une autre ; chacun se renvoie l'accusation d'arrogance. Ce quiproquo est général, déjà à l'intérieur d'un seul pays, de province à province, combien plus puissant et tragique à l'échelle du globe, en particulier à l'échelle Est-Ouest. J'ai vécu et je vis cette tragédie jusqu'à la lie, y compris en moi-même. A titre d'exemple, une amie née à la frontière entre la Hongrie et la Roumanie, me confie qu'un Chinois de sa connaissance garde un visage impassible qui lui paraît froid, à la limite qui l'effraie, bien que tous deux fassent partie du même cercle, et sont donc censés se comporter en frère et soeur. Ce Chinois, j'en suis certain, m'avouerait de son côté que cette femme, cette soeur est trop expressive à son gré, trop franche, trop naturelle et spontanée, à sa manière pour lui choquante, qu'elle ne lui inspire pas confiance, qu'il ne peut la placer très haut dans son estime, qu'il en a un peu peur. 

Le très pessimiste constat de lord Kipling, né par hasard à Bombay,  "Est et Ouest se marient très mal, et ne se rencontreront jamais" est toujours d'actualité, et sous une forme plus brûlante encore, car les occasions de se rencontrer, de se croiser, de se frôler précisément, sont plus grandes que jamais. Parmi les innombrables expériences que j'ai faites et que je fais tous les jours sur ces incompatibilités, parfois tragiques, je me permettrai de citer celle-ci, au fond anodine :  membre  du club de l'université de Tokyo en France et en Europe, une aimable amie japonaise ayant décidé de nous ramener à nos domiciles respectifs, je me trouvai, passé minuit, rue de Rivoli, en compagnie de quatre Japonais, la conductrice et trois autres de ses amis. Le hasard fit qu'une manifestation, ou agitation d'une nature indéterminée, nous arrêta au beau milieu de la rue ; notre véhicule fut soudain entouré, comme cerné de toutes parts. Sans savoir exactement ce qui motivait cette situation, je n’éprouvais quant à moi aucune crainte, mais tel n'était pas le cas de mes compagnons ; cette immobilisation sans motif,  cette cohue, dans la nuit, au centre de Paris, leur semblait assez inquiétante. Je tentai de les rassurer tant bien que mal, sachant bien qu'une agitation désordonnée, les apparences d'un manque total de contrôle sont des circonstances graves, ou aggravantes dans le contexte d'une culture où la discipline extérieure est privilégiée, mise à l'honneur, sans exclure, il faut le noter, la liberté intérieure. Cet incident n'en était pas un, et nous pûmes, après un moment pas trop long, reprendre notre route. Mais à cette occasion, l'attitude à mon égard de l'un des quatre amis présents me frappa et me peina quelque peu, bien que je puisse la comprendre, sans la moindre difficulté. C'était un homme né à la campagne, au bord de la mer, délicat, susceptible, un peu féminin, semblable à quantité d'amis chers, ou d'élèves que j'ai connus autrefois au Japon. Il avait habité deux ans environ dans l'un des quartiers les plus chics de Paris et le séjour avait dû lui paraître pénible, je sentais qu'il avait une certaine hâte de quitter ce pays, pour lui très peu favorable (comme c'est d'ailleurs le cas, il faut hélas le dire, de l'immense  majorité des hommes japonais), et surtout qu'il était surpris et comme légèrement offensé de me voir dans ce véhicule, uni à leur petit groupe, si proches d'eux tous, et également de lui, car je parlais, avec discrétion, sa langue, je me comportais en japonais, en ami, il n'avait aucune raison de me considérer comme un étranger et je voyais que cela lui semblait incroyable, qu'il en était un peu gêné. Il avait dû accumuler les mauvaises expériences. Je saisissais facilement par intuition que sa sensibilité était beaucoup trop fine, délicate et exacerbée pour qu'il en eût été autrement à Paris, même dans un beau quartier. Sa perception d'ensemble en était tristement affectée, et cependant il ne pouvait me détester, il n'avait aucune raison, aucun moyen de me détester, de m'écarter ;  mais je ressentais toutefois, en provenance de lui, à mon égard, par certaines ondes dirigées vers moi,  une sorte de réticence. J'en étais attristé, car il m'était infiniment proche par sa sensibilité extrême, qui, comme il en va de tant de Japonais, était celle d'un vértable artiste, quel que fût son métier réel. D'ailleurs, au Japon, combien de fois n'avais-je pas éprouvé, dans telles situations malencontreuses, au demeurant peu fréquentes, que je réglais la note d'un autre étranger, qui me ressemblait physiquement , et qui s'était mal, ou assez mal conduit ; que je recevais une rétribution, à vrai dire imméritée, mais nécessaire, inévitable, puisque tout petit mal entraîne un autre mal, tout comme un bien, même infime, produit un autre bien. Une grimace engendre une grimace ; un sourire, un sourire, et ceci sans fin ; sans oublier que tout se complique parce qu'il existe de légères grimaces qui sont, en réalité, des sourires, et des sourires trop larges, trop épanouis, des sourires jusqu'aux deux oreilles, qui, dans un autre contexte culturel, ressemblent à des grimaces. 

Mais diront, j'imagine, certains : " Qui êtes vous donc enfin ? qui êtes-vous, monsieur, pour parler ainsi, pour vous exprimer ainsi ? quelles sont vos références, à quels intérêts obéissez-vous ? Etes-vous chrétien, ou bouddhiste ? nationaliste, ou internationaliste ? français ou bourguignon, athée ou non, sensé ou insensé ?" Ma réponse est que je ne sais plus qui je suis, et que cela m'est bien égal, que je demeure désintéressé et indépendant, comme par miracle, après nombre d'aventures,  lesquelles sont écrites, en noir et en blanc, et en couleurs, dans mes journaux intimes et mes romans, depuis la petite enfance, la plus tendre enfance ; je n'obéis à aucun intérêt, par miracle, même pas au mien propre. Rien n'est caché et je n'ai rien à cacher ; j'assume tout, plus encore, je remercie pour tout, je rends grâce, je suis pleinement satisfait. Et si un psychologue, un spécialiste me faisait l'honneur de s'intéresser à moi, encore faudrait-il qu'il fût un ethno-psychologue, qu'il eût vécu, et de longues années, solitaire, penseur solitaire, explorateur indépendant, au sein d'une autre culture très lointaine, très éloignée, et qu'il en eût tiré ses  conclusions personnelles. Il me serait, à vrai dire, plus facile de choisir, de revenir dans le giron du christianisme, du nationalisme, ou de la philosophie pure, ou du bouddhisme, même de l'athéisme, en somme, de militer pour quelque chose de précis, d'avoir une ligne, d'entrer dans le cadre d'une classification, de m'abriter sous une catégorie. Or, en bonne conscience,  je ne le puis pas, je ne le puis plus, et c'est très bien ainsi. J'essaie d'accomplir une formidable synthèse, je me livre à un inventaire de toutes mes expériences,  j'essaie d'en extraire ce qui peut m'être utile, pour moi et peut-être pour quelques autres qui me ressemblent ; peut-être aussi, je l'espère, je n'ose l'espérer, pour la société, pour l'humanité dont je fais partie sans conteste, pour mes frères, les frères humains. ( à suivre).