2. déc., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (73)

Prodigieuse, l'époque que nous vivons ; unique dans l'histoire par ses périls ; tout sauf ennuyeuse ; excitante, au point qu'elle remplit d'enthousiasme et finalement d'espoir, de foi profonde au futur. Car ce futur est très ancien, très connu, très exploré. Crise générale, crise de la philosophie et de la religion, de la science et de l'art, crise de l'esprit, crise de l'humanité, crise du coeur de l'homme et crise du globe entier, de la Nature, de l'Ethique. Mais les étoiles, et le soleil, comment les astres pourraient-ils être en crise ?  crise est un mot tristement humain ; comment imaginer une étoile en crise ? crise est un mot ridicule et faux, comme le mot de "critique". La seule crise possible est de ne pas parvenir à adopter le point de vue de l'étoile, le point de vue de Sirius ; ne pas pouvoir s'immortaliser, s'éterniser au sein chaud d'une ultime fixation. C'est ce qu'autrefois le croyant naïf et sincère parvenait à faire sans peine, dans un grand élan du coeur et de l'âme. Alors, comme me le disait une vieille dame émouvante, on s'éteignait  facilement, on mourait, un point c'est tout, la mort faisait partie de la vie, on ne la craignait pas. On allait rejoindre au ciel Marie et son fils, les anges, les saints, notre famille, la sainte famille. Heureuse époque, heureux temps ! les hommes sont devenus maintenant plus intelligents, trop intelligents. C'est pourquoi ils sont désemparés, désireux de reporter sur autrui, sur d'autres et d'autant plus qu'ils sont loin, d'une culture lointaine, incompréhensible, l'énergie qui les ronge, se soulager, se passer les nerfs aux dépens du passant,  du premier venu ; être esclave de ses propres lunes.

Or, rien n'a changé depuis l'antiquité, depuis toujours, sinon la vitesse, les engins, les machines. Il suffirait d'un rien, d'une conversion du coeur, d'une petite modification du regard, d'un nouveau Regard, pour que le Moyen Age, au sens d'un équilibre, d'un juste milieu doré, pour qu'une nouvelle Renaissance, réapparaissent, reviennent. Et ce retour, qui n'en est pas un, est déjà là, chez quelques personnes privilégiées qui ont la magie dans l'âme, qui sont, par nature, par caractère, l'exception même, la singularité, et comme égarés et nés par erreur, membres d'une autre espèce, comme Cocteau, que l'on accusait de porter un masque, comme on en accuse si souvent les gens d'Asie. Celle-ci n'a jamais perdu le merveilleux, l'esprit d'adoration des rois mages. Sans l'idéaliser, elle est plus avancée, car plus conservatrice,  que la vieille Europe, le vieil Occident. Elle a tant appris, tant pris de ce dernier, qu'au lieu d'en être jaloux,  envieux, celui-ci devrait s'en inspirer, l'imiter à son tour, au lieu de s'en vexer. Ne sommes-nous pas tous les professeurs, les gurus, et les élèves, les disciples les uns des autres ?

Le regard tendre, attendri, plein d'espoir et non d'acrimonie, dirigé vers la vie en nous et hors de nous, la Nature, les étoiles, la condition humaine, à la fois dramatique et merveilleuse, de la vie née pour souffrir, pour mourir, mais aussi pour jouir et aimer, pour être là tout simplement, comme un esprit dans l'instant choisi, le moment béni, la succession de moments qu'est le temps, comme un long chapelet immobile -- ce sont des arts et des sciences qui s'apprennent  et se cultivent, se propagent et se communiquent. Il importe pour cela d'accepter de savoir que les anciens étaient plus avancés que nous, sans nos machines. Une suprême puissance se cache dans la suprême impuissance. C'est la "main morte", "la main vide" du musicien, du peintre, et de l'artisan qui simplement fait son travail, tout autant que de celui qui donne, soit une aumône, soit  le cadeau gratuit d'un regard, d'un sourire ; ou qui donne, prodigue de son temps, qui envoie de l'énergie pure, ne serait-ce qu'une seconde, une onde bénéfique en direction de l'extérieur, tout autant vers  l'intérieur, vers lui-même ; celui qui, bref, s'arrête, au sens où même la science, comme l'envisageait scandaleusement Simone Weil, la technique, la vente de tout, la marchandisation de tout, devraient s'arrêter, seraient bien avisées de s'arrêter, ou de freiner, s'alentir, se modérer, devenir enfin comme maîtres d'elles-mêmes, conscientes de soi. Descartes, plus intelligent que les cartésiens, n'a-t-il pas introduit le petit mot "comme" dans sa formule trop connue, ou trop citée : "devenir comme maître et possesseur de la nature." Formé à l'école des anciens, respectueux de ces derniers et de ses maîtres, et d'ailleurs, par prudence, s'avançant masqué, ne savait-il pas que se maîtriser soi-même, se domestiquer soi-même, était à la fois le premier pas, et le dernier du chemin de la civilisation, sur le sentier de l'éternité,  non de la guerre,  la voie de l'ascension du ciel, le gain du ciel ?  Et n'est-ce pas un céleste, Mengzi, qui se moquait de l'homme qui, dans sa folie, tire sur les épis de son champ, pour tenter de les faire pousser plus vite ?  -- image absurde et grotesque de cet effort qui nous semble devenu normal, non seulement d'améliorer mais de changer entièrement le monde, et de le faire vite, le plus vite possible, d'un seul coup ? Ainsi le vrai cartésien et le confucéen sont-ils, pour qui sait voir et véritablement penser, en harmonie, harmonie imprévue et peu reconnue. En fait, que l'on se perde dans la nuit des temps, que l'on observe l'aube de l'humanité, son midi ou son crépuscule, tout se ressemble pour le sage, tout n'est qu'un. Y compris ceci qu'il apparaît lui-même comme un insensé, et qu'il ne clame pas sur les toits, aujourd'hui sur les ondes, qu'il est sage.

"Adoration ou désespoir", cette injonction de naguère du père Molinié est de première importance et me plaît, bien que je ne la conçoive, ni ne la réfléchisse exactement de la même façon que lui. Message de Romain Rolland ou de Goethe : "il ne faut jamais désespérer de son désespoir", tout le monde sait bien ce qu'est le désespoir ; mais il est très difficile de savoir ce qu'est l'adoration, plus rare encore de la mettre en pratique, de temps en temps, à quelques moments ;  et très rare, infiniment rare, presque impossible à tous moments, à chaque instant, toujours. Là encore, j'en suis vraiment désolé, mais à mon expérience, à son aune, selon elle, les gens d'Asie, les bouddhistes, les confucéens, sont plus avancés, y sont plus habiles, y sont véritablement experts. J'en suis vraiment désolé, mais pester, geindre, se lamenter, critiquer, et même s'indigner, insulter l'univers, et les autres, et soi-même, se révolter contre l'ordre et le désordre des choses de ce monde, n'aboutit à rien ; ou à très peu de choses ; pire, à l'inverse exact de ses bonnes intentions. Telle est mon expérience, et je le crois, celle d'un nombre croissant de chercheurs, de quêteurs, de penseurs. L'ancienne conception hindoue du monde est profonde, comme sont profondes et précieuses toutes les choses anciennes. Il est hélas, comme dans La peste de Camus, des enfants qui sont destinés à mourir tôt, ou à ne pas être Mozart, ce qui ne signifie absolument pas qu'il ne faut pas les choyer, les aimer, les chérir et pleurer avec eux et pour eux. Il est des injustices qui sont des justices déguisées, masquées ; et des justices qui sont des iniquités manifestes, ou lentes à venir, à apparaître, à transparaître. Et cependant rien de tout cela ne justifie la violence, la dureté, ou le cynisme ; rien de tout cela n'est licence de faire le mal, tout au contraire. Comprenne qui peut, et il vrai que ce n'est pas facile à comprendre, ni à appliquer.  "Tu ne jugeras pas". Tout homme est coupable, et victime en puissance. Qui sait ce qu'il peut advenir de lui, en telle circonstance ? il n'est que trop prompt à crier "j'accuse", jamais à déclarer "je m'accuse". Le monde ne se transformerait-il pas, en un éclair, si tous s'écriaient :  "je m'accuse !" ? -- franchise qui ne risque en aucun cas d'arriver.

J'ai eu la terrible surprise de lire ce qui suit, dans le Journal de Cocteau, à la date de décembre 1960 : "Les grandes races opprimées nous opprimeront un jour avec la haine aveugle apprise à notre école. En s'européanisant, elles ont perdu leur génie, leur noblesse et adopté nos défauts, notre vulgarité occidentale." Je ne suis d'ailleurs pas d'accord sur l'ensemble de ces points qui relèvent d'une clairvoyance trop historique à mon gré ; car il importe de s'élever d'une histoire du mal à une philosophie du mal.

La philosophie bouddhiste est peut-être la seule qui ait osé penser le mal sans désirer le faire, exactement afin de ne pas le faire, pour et dans le but absolu de l'éviter. C'est-à-dire qu'une "adoration" du mal, une fixation hallucinée du mal, droit sur lui, face à lui, peut et doit conduire à un refus du mal, à un reflux du mal ; qu'elle n'est pas du tout une justification, encore moins une permission, encore moins une incitation au mal, encore moins un désir du mal. Et je crois que les grands saints chrétiens, ou musulmans, ou juifs, que les saints et sages de partout, sont parvenus à cette hauteur, une hauteur qui peut paraître une folie, ou une présomption, avec un léger parfum d'apparent mépris, le mépris amer, le pli des lèvres venu de loin, sacrifiant tout, chaleureux, fraternel malgré tout, qui est, par paradoxe, le seul fondement d'une morale véritablement solide. (à suivre).