30. nov., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (72)

"Vient un moment où tout s'éclaire. Les interrogations, les contradictions n'en sont plus. Il faut avoir rudement bataillé, auparavant, pour en arriver là, avoir accepté le pire." A la bibliothèque dite de la Diète, ouverte à tous, accessible à tous,  Hamanichi Kazuko m'avait rapporté cette confidence de la part d'un vieux sage de Tokyo. Celui-ci lui avait conseillé, en outre, de rester de longues heures assise calmement à son travail, c'est-à-dire, pour ce que j'en avais compris, d'apprendre à se concentrer, de vraiment faire ce qu'elle faisait, de ne pas feindre, prétendre, jouer superficiellement avec la vie, de ne pas rêver ; même si,  profondément, la vie est un songe, même si, souvent, la meilleure action, la meilleure pensée s'abat en un éclair. Ecrire vite, d'un jet, est le conseil de Mishima, comme de Léautaud. Penser avec décision ; écrire, penser comme l'on décide. 

A présent, quand j'entends parler de "formation", et c'est fréquent, je suis déconcerté. Qu'est-ce que la "formation" ? -- la formation de base n'est pas assurée, ou mal assurée. Ceci se constate partout dans la vie courante. La formation, c'est la concentration et la patience, l'attention extrême au temps qui passe,  la réceptivité extrême. Simone Weil disait que l'attention est une terrible épreuve et souffrance, tant pour le corps que pour l'esprit. Ce n'est pas un état normal.  C'est un arrachement à soi-même, un arrachement douloureux. Un pénible oubli de soi. L'enseignement religieux d'autrefois, et d'aujourd'hui, car probablement les collèges jésuites perpétuent la tradition, et dans d'autres cultures et religions, à coup sûr elle est perpétuée, avec les résultats que l'on sait, en Corée, au Japon, en Chine, à Singapour -- éduquait et éduque par le silence profond, attentif, un silence qui apparaît inhumain,  surhumain, puisqu'il est divin, qu'il est l'écoute suprême de ce qui descend, de ce qui vient à nous, ce qui doit être perçu avec un respect infini, avec crainte et tremblement,  avec stupeur. Car tout est là, devant nous, face à nous, et en nous : Dieu, ou ce que l''on nomme et indique ainsi, le Bouddha, le Christ, les grands sages et saints du passé, de partout, de toujours. La divinité. L'inimaginable noeud de la vérité, l'inconcevable.  Le complexe simple ; le simple complexe. Au lieu de commencer par parler, par remuer la langue, et agiter bras et jambes, ouïr et ressentir ;  fixer, regarder au risque de l'hallucination, désirer voir l'invisible.

Discipline, éducation, logique, impératifs moraux ! combien d'anecdotes et de plaintes, ou de plaisanteries fines, n'ai-je pas entendues en Asie, au long des années, concernant ces domaines de déficience profonde de l'Occident contemporain. Ce que ce dernier peut lui apporter, lui donner en retour, est uniquement  un peu plus de liberté, de fantaisie. Elle est en train de les apprendre, de les accueillir : ce n'est pas le plus ardu à faire. La liberté plus que la fantaisie d'ailleurs, car celle-ci, elle la possède passablement ou extrêmement, depuis toujours. Un peu plus de liberté individuelle à acquérir : L'Occident contemporain croit-il donc, dans sa folie, dans son extrémisme, que ce soit si difficile, si exceptionnel, si original, d'être un "original" précisément ? ou d'être un "numéro", comme s'amuse à le dire, deux ou trois fois, avec un humour fin, Cioran dans son Journal, sans expliquer pourquoi il trouve ce mot et cette expression ridicules, laissant à l''intelligence d'un rare lecteur le plaisir de le découvrir ?

J''ai écrit un jour à la sinologue Isabelle Robinet, sur un banc du petit chemin qui surplombe la gare de Yotsuya, que l'Orient ne nous sauverait pas ; je sais à présent que monsieur et madame Sans Gêne, que des hommes et femmes "sans complexes", ne nous sauveront pas non plus. Et d'ailleurs, s'il restera toujours un individualisme, c'est celui du Salut. Dans le bouddhisme, comme dans le fondamentalisme hindou que m'a transmis Ramana Maharishi, toutes les âmes sont déjà libres, mais elles ne le savent pas, elles sont hypnotisées dans leur ignorance et leur inconséquence. Il est presque impossible de les déshypnotiser, ou de les désillusionner ; ni par des mots, ni par des raisonnements, ni par des coups, ceux de la batte, ou du fouet, du chasse-mouche des maîtres Chan, ou les coups du destin, les épreuves . Tout suit son cours, inexorablement,  invariablement, comme dans les tragédies grecques ; le ressort d'horlogerie qui fascine, ou fascinait les écoliers. Si le monde doit périr, il périra ; s'il ose utiliser l'atome, fruit ultime de l'arbre de la science, de la fausse connaissance,  il périra. Nous ne pouvons d'ailleurs pas le sauver , en dépit de tous nos souhaits, nos regrets ; nous ne pouvons que nous sauver, individuellement, d'une certaine façon. C'est cela le véritable bateau de Noé. C'est le point de vue transcendant, et immanent à la fois, de l'éternité, c'est le "chemin de l'éternité", le chemin de la vraie liberté, à la fois intérieur et extérieur ; le chemin étroit, peu visible, peu accessible, quand la vaste porte des perditions est grande ouverte, largement ouverte, devant tous. (à suivre).