27. nov., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (71)

"Sharp". Aigu, pointu, tendu. "Flat". Plat. Deux mots anglais que traduisent en français "dièse" et "bémol". Il est curieux et significatif que nombreux sont ceux qui mettent un bémol, rares ceux qui ajoutent un dièse à leurs propos, à leurs actions. Non que, pour la musique, je n'aime profondément les tonalités en bémol. Si bémol, mi bémol majeur, fa mineur. Il semble que Schubert, cet ange, préfère le bémol au dièse, il module sans cesse en bémol.  Le bémol est humble, le dièse plus orgueilleux. Avant qu'il ne reçoive les ordres mineurs, sous la férule de sa comtesse ukrainienne, le Liszt de jeunesse et de maturité est plus dièse que bémol. C'est au fond une question qui peut être posée à chacun : êtes-vous dièse, ou bémol ? Le Christ, quand il vitupère les tièdes, est plus dièse que bémol. Je me souviens qu'une employée japonaise de haut rang, à l'ambassade de France à Tokyo, disait d'un polytechnicien qui y travaillait : il est "sharp" ; c'était de sa part un compliment, signifiant que beaucoup d'autres ne l'étaient pas. En règle générale, l'Asie extrême est dièse, mais elle sait être bémol aussi. Les travaux de construction, les travaux publics, en Chine et au Japon, toute entreprise, tout est conduit avec une sorte de fanatisme, en ajoutant des dièses, tandis qu'en France abondent les bémols -- hésitations, erreurs, approximations, tergiversations, ralentissements, manque de conviction, manque de foi profonde. En vérité, rien de grand ne se fait sans fanatisme ; au risque de la grandiloquence, de l'arrogance. Cité par Cocteau, je ne sais plus qui a avancé que les Français sont des "anarchistes modérés". Les amoureux du Christ, les passionnés du Christ aiment, plus que tout, les paroles vivantes où il se fait le précurseur des anarchistes arrogants ; il en est un lui-même. Puis, au verset suivant, il devient l'humble des humbles, le plus doux des doux, Et le Bouddha, ou Socrate lui-même, ou les prophètes, les auteurs des Psaumes, saint Paul,  tous savent être "dièse" ou "bémol" à leurs heures, selon les heures.  C'est au fond le principe central  de l'harmonie, de la grande harmonie, le battement des coeurs, la diastole et la systole, la pulsation, la respiration suprême, la loi de circulation du sang et du souffle en nous, et dans les veines, artères et poumons de l'univers.

Cocteau chante, cultive "la pointe".  La pointe de feu.  Dans le ballet classique occidental, l'élévation sur les pointes, ce défi à la pesanteur, aux lois du corps, est une sublime tentative de s'arracher à ce monde. La pointe, dans la danse classique de l'Asie, ou dans les techniques martiales, est comme intérieure, intériorisée. tournée vers le dedans. L'involution, l'intériorisation l'emportera toujours sur l'évolution, l'extériorisation, comme le silence, sur le bruit. L'infini du dedans est plus grand, plus vaste, plus fort que l'infini du dehors. Dans le chapitre intitulé  "Les distances" de son Journal  d'un inconnu , Cocteau, le voyant, le poète, se fait astrophysicien. L'infiniment grand est présent dans l'infiniment petit de notre corps, de nos cellules. La conquête de l'espace finit et commence avec la conquête de soi. L'extrême-occident est allé plus loin dans la conquête de l'espace, il en est revenu, il semble en être revenu ; l'extrême-orient est allé très loin dans la maîtrise de soi.

De retour au pays de ma naissance,  la pointe du style de Cocteau, la pointe de l'esprit du poète me rappelle le Japon. Hokusai cherchait à rendre tous ses points vivants ; il espérait, arrivé à un certain âge, que toutes ses lignes, tous ses traits, ses couleurs, que tout son art soit, enfin, vivant. De même, chaque note d'une partition doit être vivante, mue par une âme, émue ; aucune ne doit être morte, sans coeur, sans esprit, coupée du souffle ; c'est un inimaginable travail, une peine sans fin. La vie vraiment vivante, un surréel qui n'est pas mort, survolté, emporté par l"esprit de résurrection, transporté  au-delà de la mort, c'est le fruit d'un travail intense, d'une foi intense. Les techniques mortes, les vies mortes demandent moins d'effort, moins de constance, moins d'exigence.  Passer par la mort, ce n'est pas s'arrêter à elle, mais la dépasser, la transcender ; franchir cette frontière. La triste impression que donne le globe actuel est, qu'une fois de plus, il passe par la mort,  il est obsédé par la mort. Cette sinistre obsession existe à chaque siècle. Passés les enthousiasmes du nouveau siècle, du nouveau millénaire, que devient, que deviendra l'enfant de l'an deux mille ? 

Il est dramatique de ressentir que la technologie, la mécanisation, la robotisation, la science morte nous environnent, nous cernent.  Et que l"art vivant,  la science vivante, la poésie vivante sont rares, ou devenus du passé, relégués au passé. Et que l"histoire morte, la muséologie nous enterrent, nous recouvrent.  Et que tous, ou beaucoup se résignent à cette massification, à cette création à l'envers. Et qu'une histoire vivante, que le grand romantisme, que la résurrection est un devoir pénible, vertigineux à accomplir. Et que cette résurrection est plus avancée sous la forme du merveilleux chinois, de "l'acrobatie" chinoise que sous la forme européenne d'une Unité qui a pris, depuis 1992, exactement vingt-cinq ans, un quart de siècle de retard ...  (à suivre).