25. nov., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (70)

Je ne sais pourquoi, de nuit, j'étais hanté par le mot "coalescence". Né du latin, mot magnifique. Sens magnifique : la fusion qui est en même temps une séparation, une distinction ; l'amour qui fait oeuvre et preuve de discrimination. Tous les mots français qui finissent en "ance" ont un son magnifique. Une musique de nuit, violette. Une résonance. Enfant, j'étais amoureux des beaux mots français ; je méprisais l'anglais, ce qui me stupéfie à distance,  et toute langue étrangère ; je dressais des listes de mots rares, on en trouvera peut-être la trace dans mes carnets les plus anciens. Par exemple le mot "nuitamment" me fascinait. Je retrouvais en lui une sonorité de fa dièse mineur. Cette tonalité que Mozart, par précaution, par émotion, emploie  très rarement, presque jamais, en dehors du concerto K488, l'Adagio, et puis-je ajouter, dans la modulation d'un autre Adagio, celui de la dernière sonate pour piano en ré. Fa dièse mineur est une tonalité sombre, mais pas trop noire.  Il se trouve que j'ai joué ce concerto il y a deux jours et je ne puis m'en détacher. Ce mi dièse grave, à la basse de la deuxième mesure, m'obsède. J'ai tendance à le jouer un peu sèchement,  comme une dissonance imprévue, pour frapper, pour attirer l'attention. Or ce n'est que la sensible qui monte, une octave plus haut, à la tonique de la troisième mesure ; je n'en avais pas pris conscience. Je ne peux m'empêcher de croire que  Mozart désirait surprendre, comme si le pianiste, soudain, faisait une faute. Une faute intéressante, qui rompt le charme, qui exaspère l'émotion, qui porte la tension à un degré supérieur, ce que Cocteau appelle, en poésie et en peinture, la "sanctification des fautes". Cette remarque pourrait être appliquée à d'autres domaines, la science, la morale, la théologie, la philosophie. Les compositeurs, je l'ai plus d'une fois remarqué, par exemple au tout début de la sonate de Haydn en sol mineur, que j'ai tant répétée au Japon dans le studio au bord de la mer, la quarante-quatrième, nombre dangereux -- les compositeurs inscrivent, ou plutôt inscrivaient volontairement des fausses notes dans leurs partitions, pour rendre plus puissante l'émotion, et éviter la monotonie de la perfection. Celle-ci de toute façon est inatteignable, ou périlleuse. Il pourrait être dit que Dieu lui-même tient à l'éviter, à la fuir. Pourtant c'est bien elle qu'Il poursuit et magnifie, et que nous poursuivons à sa suite ; que l'humanité, en dépit de tous ses malheurs, les drames dont les ondes obstinées nous accablent quotidiennement et nuitamment, poursuit quand même, avec bonne foi, avec une confiance naïve et indéfectible, sinon chez tous, chez beaucoup. Tant de gens sont patients, confiants, pris, emportés dans une sorte d'inconscience, et d'ignorance générale, qui cependant les sauvent. Je me souviens de cette bonne soeur qui avait conseillé à Yuhara Kanoko, puis celle-ci me l'avait raconté, de se "rendre idiote", c'est-à-dire comme idiote, pour aller mieux. Il est très périlleux de s'éveiller du rêve, et du cauchemar, et du sommeil profond, de plomb, de la torpeur qu'est la vie. Et revenir ensuite à l'état normal, à la divine simplicité, à ce que d'autres, naturellement, sans aucun problème, ont résolu, ou semblent avoir résolu, quelle torture, quel paradoxe, quelle farce ...  La farce est une force.  Et la bêtise, et l'imbécillité, et la bassesse.

Prenez ce mantra par exemple : "sat-chit-ananda".  Le répéter est un jeu ; l'expliquer en paraissant connaître le sanskrit, en semblant savant, est un autre jeu.  Mais voir et faire ce dont il retourne, ce qu'il indique gauchement, demande des dizaines d'années d'efforts, et de plaintes, et d'abandons, et de lamentations. Identifier la réalité à ce que l'on peut en connaître, sujets et objets liés, jusqu'à en faire jaillir une joie suprême ;  les fusionner en un orgasme perpétuel. Saisir ce délire spirituel serait unir, d'un seul élan, tous les hommes, supprimer une fois pour toutes les divergences des religions et des philosophies, puisque "sat" c'est le réel, "chit" le savoir et "ananda" la joie, la jubilation, l'aplomb enthousiaste des saints, leur sourire et leur satisfaction, leur contentement sans lassitude. C''est l'allégresse du troisième mouvement de K 488, une joie pure, qui n'est pas de ce monde ; bondir et rebondir comme un enfant pur. "Gioia" en italien, "yorokobi" en japonais -- le français ne dispose pas d'assez de belles voyelles pour l'exprimer bien. Mozart était un génie tout proche de la sainteté, en dépit de ses biographes, et de ses lettres osées, scatologiques ; tout est pur pour les purs. En tous cas une sainteté imprègne sa musique.

Je relisais hier un récit de la vie d'André Bessette (1845-1937), qui a fondé au Canada la fraternité de Saint-Joseph, dans les années trente du siècle passé. Pour lui,  dès ces années du siècle passé, tout va mal à cause de la place de la femme dans la société, à cause de la féminisation générale. L'équilibre yin/yang de la Chine est difficile, ou impossible en Occident. L'homme chinois est assez faible, la femme chinoise, assez forte ; cet équilibre peut être affirmé et reconnu dans toute l'Asie, même en Russie. Un mince voile sépare le bien absolu du mal absolu ; un voile mince et délicat sépare créatures et Créateur. Autant dire rien. C'est dans le rêve d'une autre nuit que j'ai vu apparaître, superposés, trois fois le caractère 無無無, non pas horizontalement comme ici, mais verticalement. Deux fois moins égale plus ; trois fois moins, trois fois le vide égale le vide. Je n'en ai pas été effrayé ; cela fait beau temps que je me bats, que je me coltine avec le vide, cela ne me fait ni chaud ni froid. Cependant, dans les caractères chinois explose une énergie, se dégagent une chaleur et une émotion dont les consonnes et les voyelles des scripts ordinaires ne donnent aucune idée ; et j''aurais honte d'employer les emoticons contemporains, si pauvres, si rudimentaires quand déjà l'Egypte ancienne allait si loin.

Frère André portait un culte à saint Joseph, autant dire à la virginité masculine, ou à l'effort de virginité, à ce qu'il serait possible de nommer le "complexe de Joseph", que j'ai nommé ainsi dans mon quatrième roman, La mort tisse (en réalité la Mortice, nom d'une montagne de plus de trois mille mètres des Basses Alpes). L'homme qui adore les femmes déjà mères, qui ne désire pas fortement les rendre mères, par une sorte de répugnance, ou de haine de la biologie, par amour de la non-violence, de la bénignité, par amour de l'amour, ou par dédain de ce monde, de ce bas monde ; l'homme qui honore les forces obscures de la virginité, clef, clef secrète, comme dit Balzac (dans La cousine Bette) des mondes supérieurs.  (à suivre)