23. nov., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (69)

Traquer, débusquer l'Etranger en soi-même; le trouver, le saisir, s'emparer de lui ; l'aimer, le choyer, l'adorer. Qui peut vivre sans support ? sans point d'appui  ? sans identité. Mais le corps, l'esprit, la chair, l'âme elle-même renâclent. S'immerger dans l'infini et l'indéfini, le non-fini est au-dessus de nos forces, de nos modestes forces humaines. L'exilé n'a pas le choix, il est perdu, il se noie, il doit se raccrocher à quelque chose. Cet exil peut être celui du chercheur, du quêteur que rien ne peut satisfaire, que tout lasse et rebute ; rien n'apaise sa soif ardente, sa faim, il est dévoré par un désir insatiable, pas une minute ne lui épargne la torture des charbons ardents.

Celui qui égrène, ou égrenait -- car ce spectacle a disparu en public -- son chapelet de bouddhiste ou de chrétien, ou de musulman, en comptant un à un les grains, comme autant de secondes fugitives, d'efforts d'existence, de brèves conquêtes, obstinées et fragiles,  sur l'impermanence, sait seul de quoi il s'agit ici. La chrysalide d'où sort et s'élève le papillon ailé, résiste. Personne ne la laisse avec aisance et plaisir en arrière ; tous s'y accrochent, s'y cramponnent, comme à un lien vital. Non seulement ses parents, sa famille dont le Christ demande l'abandon pour le suivre, mais sa famille nationale, son ethnie, ses racines vitales, sa langue, sa syntaxe, sa grammaire, toutes ses grammaires, toutes les logiques. Ce sont ces lianes, ces prisons, ces cages que l'errant en terre étrangère découvre, avec stupeur ; il n'en croit ni ses yeux, ni ses oreilles, ni sa mémoire. Il se désintègre, se déstructure, se déstabilise. Son corps peut avoir faim et soif, de généreux donateurs le consoler, le réconforter, le nourrir, l'abreuver, le délivrer des menottes ; mais la faim et la soif de l'âme, qui peut l'apaiser ?  Sauver les corps est plus facile que sauver les âmes ; et sauver celles-ci, c'est sauver ceux-ci, car finalement toutes les maladies, les malaises, les inconforts, et les esclavages aussi viennent de l'âme, de la mobilité de l'esprit, des tourbillons psychiques, de la fuite du repos. Et de toute façon, qui parviendra jamais à sauver tous les corps ?  toutes les semences, tous les germes, tous les oeufs ? Le cauchemar de l"égaré, c'est maintenant la terre entière qui le vit.  La terre entière est égarée, ne sait plus vers quoi, vers qui se tourner. Elle ne peut revenir au stade de la larve, de ces êtres de la nuit, non vertébrés, inférieurs, lémuriens, lémures, fantômes que le Collège impérial avait dédaigneusement confiés à Lamarck. Les solutions faciles se présentent à elle : détruire l'autre, le nier, l'éliminer, l'obliger à se plier à une logique unique, à un texte unique, à une loi unique. Seule la philosophie la plus haute ne dépend pas d'une raison unique. Philosophie hors d'atteinte, pour longtemps encore, de la moyenne, même de la moyenne intelligente, même de la moyenne des citoyens de l'univers. Nous sommes au temps, comme l'avait prévu Cocteau, ou Baudelaire, tous les grands artistes, tous les grands penseurs, tous les grands sorciers, où la majorité se prend pour une minorité, où le pluriel singe le singulier. La sottise était autrefois simpliste, primitive, et donc sympathique, émotive. L'idiot du village, le simple, le devin du village régnait en son genre, à sa manière. La sottise intellectuelle était infiniment rare.

L'orgueil cérébral, l'entêtement des ondes cérébrales qui vibrent en vrille, en dents de scie, incapables de s'amollir, de trouver le repos, la paix, est devenu le pire des fléaux. C'est cet apaisement fondamental qui est la clef, la base de toutes les autres paix, la Paix des paix. C'est cette passivité active, ou cette activité passive qui est l'une des caractéristiques de l'Orient, en dépit de tous les défauts de celui-ci que j'admets, reconnais, que j'ai lentement, inexorablement découverts. Mais j'ai découvert aussi, et redécouvert cette activité, cet activisme forcenés de l'Occident, ce goût pour l'agitation, cet extrémisme  qui mène l'humanité entière à sa perte. Sous le couvert de la révolte, de l'égalitarisme, de l'égalisation  absolue, sous le couvert du Bien et des bonnes intentions, à l'évidence, femmes et hommes doivent se ressembler, fusionner, rompre avec deux mille ans, dix mille ans, cent mille ans d'Histoire, se diviniser, partir en somme tout d'un coup, et à une vitesse accélérée, vers l'Inconnu. Tout homme, ou toute femme d'exception possède en soi, ou acquiert naturellement pas à pas la maîtrise des talents et des qualités de l'autre sexe. La complémentarité n'est pas l'inégalité, encore moins l'injustice. La dévirginisation est un fait, un acte, hélas, ou non. En ce monde, merveille des merveilles, tout est voilé, tout est mis sous le voile, les plus précieux des trésors sont voilés. Et soulever, écarter le voile en douceur, avec art,  avec science, avec amour, avec sagesse, tous les fils noués, dénoués, renoués de la sagesse, tel est le propre de l'être humain inspiré, civilisé oserait-on dire, avec grande prudence, c'est-à-dire guidé par un au-delà de lui-même, par l'esprit de sacrifice, celui qui seul donne accès au sanctuaire, au tabernacle, au saint des saints.  ( à suivre)