20. nov., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (68)

Jean Cocteau me passionne car il est sans doute l"unique exemple de l'écrivain capable de mener de front une très riche vie mondaine et une très riche vie intérieure. C'est un grand solitaire qui trouve la force et les ressources de se mêler à ce que la société humaine jette de poudre aux yeux, sans être sévèrement atteint par cette superficialité. De plus, son visage lunaire, son visage d'étranger, son masque tragique qui n'a rien d'un latin hilare, goguenard ou débonnaire, me bouleverse. Finalement, c'est un Mongol, ou un habitant des étoiles, un migrant, un mutant, un transmigrant ; ses traits sont ceux d'un atomisé, à certains égards d'un malade,  d'un martyr, d'un souffrant. Il avait, comme on dit, le coeur sur la main, un rien l'affectait, le moindre mot pouvait le faire souffrir, un geste de malappris le blesser ; il se plaignait de l'irrespect général. de cette atmosphère des années cinquante, jusqu'à ce qu'il soit enlevé à ce monde, l'automne 1963, ce qu'il avait longuement préparé en tournant Le testament d'Orphée et en écrivant les poèmes du Requiem. Un pauvre hère, qui erre. Qu'à cela ne tienne, il était déjà mort, plus d'une fois et depuis longtemps ; les poètes feignent leur mort, "font semblant de mourir", dit-il. Il avait déjà, à l'humanité intelligente, après Nietzsche, expliqué clairement ce que veut dire "être un mensonge qui dit toujours la vérité."

Plus j'y pense, plus je le vois comme un yogi, un yogi d'Occident, de ceux qui me passionnent, me fascinent, m'obsèdent, dont j'ai besoin pour bâtir un pont, faire le pont, survivre moi-même dans le vide, le précipice profond qui sépare deux moitiés du monde, deux hémisphères, ce terrible abîme entre Ouest et Est, abysses culturels, écart moins saisissable, plus insidieux que celui, économique, matériel, entre Nord et Sud, sur lequel tout le monde préfère insister ; s'il est vrai que l'immatériel, l'invisible nous pose beaucoup plus d'obstacles que ce qui se déploie visiblement sous nos yeux. Il est hélas difficile, même en lisant et relisant son Journal des dernières années, Le passé défini, de savoir exactement comment vivait Cocteau, au jour le jour. Une notation comme : "L'essentiel est de me boucher les yeux et les oreilles, de refuser que le moindre bruit extérieur me dérange et me sorte de mon sommeil de somnambule" (octobre 1959) me parle, parle aux yogis car nous savons que l'éveil est un monde très bruyant. Il est plus simple pour l'éveillé de ne pas voir, de fermer les yeux, réellement ou imaginairement, que de ne pas entendre ; la douleur sonore est plus forte, plus troublante ; et du reste, que le monde moderne n'en soit pas dérangé, n'en soit pas troublé pour autant, en dit très long sur son incapacité à l'éveil, c'est-à-dire sur son lourd endormissement. Sensible à tous les arts, sorcier des arts,  Cocteau est plus peintre que musicien ; ses talents et son génie (les deux sont en lui indispensables, sans talents, sans travail, le génie meurt)  sont plus visuels qu'auditifs. Lui le cancre, l'intelligent transcendantal, est un travailleur, un ouvrier ; il se sent bien juché sur les échafaudages de la Chapelle Saint-Pierre ou de la chapelle des Simples, en espadrilles. 

Les maîtres du Zen ne s'y sont pas trompés, Cocteau est probablement plus honoré au Japon qu'en France, à l'heure présente ; l'un d'entre eux a pu déclarer que Cocteau est "le seul Européen dont les moindres mots sortent de l'âme." Il est, je le crois et je le crains, l'ami le plus chaleureux et le plus inattendu de mon retour. La fulgurance de la pensée rend chez lui l'adéquation entre le verbe et l'esprit, parfaite, intense. Je retrouve, en le lisant, cette brillance foudroyante, cette plénitude de l'éclair, cette clarté aveuglante, cette intensité illuminatrice, ce feu sec, et pourtant émouvant aux larmes, qui représente le meilleur du Japon, à présent tragiquement rare sous nos climats, moins absent en nos dix-septième et dix-huitième siècles. Quant à ses poèmes, plus pleins et plus énigmatiques que ceux de Mallarmé (que comme Cocteau je n'aime guère), ou Gongora, qui en brisera jamais la coquille pour en dégager la noix ?  Mussolini lui-même aurait dit : " Jean Cocteau aura beaucoup à souffrir de la France parce qu'il est le seul qui sache voir au-delà des montagnes. "  Les tyrans, les dictateurs, les despotes, les autocrates, sont souvent des mystiques, comme les grands poètes. Le poète est un être patibulaire. Une race dangereuse, mais une race "de couleur", insiste Cocteau. Les saints aux-mêmes, on l'a remarqué, ne sont guère commodes ; ils sont terribles pour leurs proches, leurs amis, leur église ; ils sont insupportables. Les gens intéressants sont paranoïaques, mégalomanes ; pénibles pour les gens normaux, les gens ordinaires, ceux que l'on nommait autrefois les petites gens, lesquels sont aussi, en leur genre, pénibles, insupportables et extrémistes. Finalement comme me le disait, en pleurant, en gémissant, le père Huang : "En dépit de tout, tous les hommes sont frères." Nous revoici en plein absurde, chez Camus, Ionesco, Kafka. Nous devons nous "débrouiller" avec tout cela, avec toutes ces absurdités, "coincés" entre elles ; "se débrouiller, coincés", mots si français, si contemporains, si laids, de ceux que je déteste le plus.

Et pourtant une voie doit se frayer, se fraie, dans les taillis, parmi les effondrements, en pleine montagne.  Même les fins du monde n'en seront pas. Pour qui, comme Cocteau, n'est ni sourd ni aveugle, et a tout sacrifié, la Voie est là.  ( à suivre).