18. nov., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (67)

Si loin que je me souvienne, que je fouille profondément dans ma mémoire, je garde le sentiment d'avoir joué un rôle, d'être dans la vie comme au théâtre, ou dans un film. Sentiment renforcé, accéléré par le dépaysement total du Japon, de l'Asie, du très lointain.  Il est impossible de revenir en arrière, et c'est présentement la patrie, ma patrie, ma terre de naissance, qui, contaminée par ce sentiment, devient un rôle, un scénario, une pièce ou un film, parmi beaucoup d'autres. J'avais lu très tôt chez Simone Weil, dans ses écrits sur La source grecque, qu'Ulysse découvre sa terre natale comme étrangère et donc qu'il ne peut plus échapper à l'étrangeté en soi, l'étrangeté partout, l'étrangeté générale. Alors non seulement "Je est un autre" mais tout est autre, tout est étrange. Or, qui peut vivre sans support ? cette recherche d'une base, d'une certitude nous guide une vie entière, et nous fait commettre bien des folies, bien des erreurs. Les religions, les croyances, les idéologies, les philosophies se précipitent alors en nombre, prêtes à nous rendre service. Le chercheur très exigeant n'est pleinement satisfaite par aucune.  Aux Indes, c'est la Mère, la Grande mère qui est l'une de ces réponses ; en Occident, significativement, c'est le Père, ce serait plutôt la figure paternelle qui l'emporte. L'idée de "relation" se hâte de venir à nous pour nous rassurer, mais à vrai dire, elle ne m'a jamais enchantée, en philosophie. Et pourtant, ce rôle que j'ai toujours tenu, enfant, adolescent, sans doute nourrisson, puis en Chine, au Japon, en toutes circonstances, est un rôle de comédien sincère, conforme au paradoxe de Diderot : c'était, c'est, ce sera une attention  extrême au point de vue de l'autre.

Quand Morita Yoshinori, l'un de mes trois mentors japonaise -- cet extraordinaire trio que j'évoque dans L'île enchantée, que j'ai eu la grand fortune d'approcher de près,  de fréquenter presque comme trois amis, à Tokyo et à Kyoto, malgré une différence d'âge qu'ils ne me faisaient pas sentir -- quand il m'apprenait l'expression japonaise "aite no kangaekata" 相手の考え方, ou me rappelait le mot sino-japonais "ningen", renjian" 人間, "ce qui se passe entre les hommes", le "milieu humain" de la relation, le prisme de l'autre, la pensée de l'autre, alors, Morita Yoshinori 森田良紀 exprimait et donnait un sens philosophique, en une langue nouvelle qui me fascinait, à mon expérience d'éternel comédien, cette plasticité native, cette malléabilité qui plonge l'être dans le polymorphisme, dans la fournaise du protéiforme. Et j'y pressentais en même temps, comme je le dis dans le dernier paragraphe de ma préface à la Philosophie japonaise des enfers, un risque infernal, un risque de se perdre. Il en était ainsi pour moi depuis toujours, et c'est peut-être pourquoi, au Japon,  je me sentais enfin chez moi, arrivé à demeure, plus qu'en Chine continentale où, à l'époque, il était très difficile pour un étranger de pénétrer véritablement, d'en faire sa maison, d'y bâtir son toit.  Or, quand j'errais le long de la rivière "Kanda"神田川 , rivière du "champ divin, élyséen", ou "Zenpukuji-kawa" 善福寺川, rivière si philosophique puisqu'elle veut nous dire, nous chanter qu'elle honore le "Temple du bien et du bonheur (car "zen" signifie ici "le bien") ,  je me sentais comme un ancien habitant de l'époque dite des "vieilles tombes". Dans une vie antérieure, j'avais hanté ce lieu, à la fois errant et ancré ici, sur cette grande île menacée par l'océan, par les séismes, les volcans, la foudre ;  guettée par la mort, arrachée aux lignes ordinaires de l'espace et du temps ; animée, réglée  par une géométrie, une géographie imaginaires ; sentiment profond que j'éprouvais déjà auparavant en Bourgogne, en Lorraine, en Ile de France, et qui ne m'a jamais quitté, qui ne m'a jamais laissé tranquille.  Pour parvenir à la paix, à la tranquillité profonde, au contentement achevé, quels chemins tortueux ne faut-il pas prendre ? mais ces chemins existent, ils sont à la portée de tous, ce sont "Les chemins de la liberté", ce titre qui a enchanté tant d'étudiants et d'intellectuels, non sans les emmener vers des voies détournées, et peut-être les fourvoyer. Et du reste Sartre, comme Cioran, s'est retrouvé à Berlin, après avoir demandé à aller au Japon, tandis qu'y alla, deux ans ? le paléontologue Leroi-Gourhan.

Y aller, ou pas, et combien de temps est une grande affaire, fixée par le destin. J'éprouve jusqu'à l'absurde et parfois avec désespoir, l'impuissance d'expliquer, de signifier ce que y aller, y être allé, ne plus pouvoir ne pas y être allé, y être toujours, y être sans y être,  veut vraiment dire.  Et d'ailleurs, l'auteur d' "Out of India", cet article désespéré qui me parle et m'émeut, écrit comme par une soeur, la romancière et cinéaste Ruth Prawer Jhabvala (1927-2013), qui a vécu vingt-cinq ans aux Indes, traduit aussi, dans un autre cadre, cette vérité qu'il est un stade où transmettre une expérience est vain.

Mais c'est ici également que tout se complique car, après tout, l'expérience de chacun d'être ce qu'il est, lui et non un autre, toutes ses caractéristiques  et spécificités, qui peut les communiquer vraiment à ses proches, ses amis, même par le prisme de l'amour, de la fusion en apparence entière ? Et seul un état de maladie, ou de malaise, psychique et parfois physique, peut rendre sensibles chez les artistes, les personnes prédisposées, les médium, cette pénétration vertigineuse dans le corps, l'âme, le sang, les os, la moelle, sous la peau d'autrui, et indiscrètement sous un autre crâne, lisant ses pensées. Et l'Occident moderne qui a tant vanté la personnalité, la personnalisation, la force de caractère, se retrouve impuissant dans cet art de percevoir intuitivement autrui, en particulier les autres cultures  dans leur finesse, leur sophistication, leur incroyable susceptibilité ; de même, probablement, que le masculin ne se mettra jamais complètement à la place du féminin, et que ce dernier non plus,  ne saisira jamais entièrement tout le tourment de l'homme tourné vers l'extérieur, obligé d'expulser ses graines, et de jouer au matamore, au dominateur injuste et ridicule.  (à suivre).